593 - La fin d'un rêve...
Début décembre, après d’ultimes mises au point et divers menus travaux, le fidèle catamaran qui a déjà traversé plus de la moitié du monde est fin prêt pour de nouvelles aventures.
Le 16 décembre au soir, le capitaine appareille pour Huahine.
La navigation en solo est magnifique, et ça fait du bien de respirer l’air du large sous un soleil éclatant. Le bateau revit en surfant les vagues, et son capitaine aussi. Ce sentiment grisant de liberté totale que tu éprouves au large, en ne voyant plus une seule terre autour de toi, seule la mer peut te l’offrir.
Le 17 en fin d’après midi, il s'amarre sur un corps mort. Rien de plus sûr et de plus sécurisant que deux tonnes de béton et une bouée récemment installés par le Territoire pour passer une nuit tranquille. Après deux heures passées à ranger et nettoyer le bateau, départ à terre pour un tarot, avec l’équipage de Nusa Dua, dont l’inénarrable Pierre qui joue les taxis avec son annexe.
Et, au retour, vers deux heures du matin, c'est le drame : Kouunji n'est plus sur sa bouée...
Mais, où es tu, Kouunji...?
Tout le monde à bord du dinghy scrute les alentours : Kouunji s'est volatilisé !
Heureusement, le capitaine décèle une ombre blanche, loin là-bas, sur la barrière de corail.
Quel soulagement de revoir le bateau. Immédiatement, une grosse frayeur surgit : il n’est pas du tout là où il devrait être…
On s'approche, à toute allure, mais c'est une grave erreur : il y a à peine 20 cm d'eau, et même en annexe, impossible de naviguer sur ces coraux tranchants comme des lames de rasoir.
Retour à toute vitesse sur Nusa Dua, on abandonne l’annexe, Pierre monte sur son paddle, le capitaine de Kouunji prend un kayak de mer, et les deux capitaines, conscients de la gravité de la situation, rament à toute berzingue, armés de lampes torches et chaussés de sandales en plastique pour ne pas se lacérer les pieds sur le corail.
Au fur et à mesure qu’on approche, la réalité apparaît dans toute son effrayante froideur : le récif de Huahine retient Kouunji. Mystérieusement détaché de sa bouée, Kouunji, emporté par le courant, est sorti par la passe, devant Fare.
Ça n'aurait pas été trop grave s'il s'était contenté de dériver vers le large. Seulement, le destin en a décidé autrement. La houle l’a ramené à la côte, et plus précisément sur le récif. Il est prisonnier des coraux.
Mais peut être que les dégâts sont mineurs ? Peut être qu'il y a juste assez d'eau pour que les ailerons aient sauté mais que la coque soit intègre ?
Il faut être lucide : il y a 30 cm d'eau là où Kouunji est balloté par la houle. C'est mauvais signe.
On se met à l’eau mais le courant est fort et les vagues traîtresses. Le capitaine perd les clés du bateau qui tombent à l’eau, heureusement reliées à un porte-clés flottant. Kouunji est à deux mètres, mais on doit se lancer à la recherche d’une minuscule bouée blanche de 8 cm qui flotte dans l’écume ! Quelques plongeons dans l’eau bouillonnante plus tard, le précieux sésame est retrouvé, au prix d’efforts harassants, dans une mer tumultueuse.
On parvient enfin à monter à bord, avec d’innombrables plaies partout sur nos jambes en sang : le corail ne fait pas de cadeau !
On ouvre Kouunji, et d'emblée, ce qui frappe, c'est l'odeur. On dirait un aquarium : les deux flotteurs sont éventrés et déjà inondés par l'eau. Il règne un capharnaüm indescriptible dans chaque coque. Tous les planchers sont arrachés et flottent allègrement... Le carré, surélevé, est le seul endroit préservé de la morsure du récif et des impacts de la mer.
Un fol espoir subsiste : ce n'est peut-être pas si grave. Peut-être qu'on pourra déséchouer Kouunji et réparer. Alors le capitaine reste seul à bord, et passe la nuit à regrouper dans le carré tout ce qui a de la valeur. Bien que, dans un bateau qui est ta maison flottante, TOUT à de la valeur !
Il faut impérativement sauver tout ce qui peut l'être.
Les flots montent inexorablement dans les coques qui, lentement, se disloquent, dans un bruit cauchemardesque.
Lorsqu'une vague un peu plus grosse que les autres arrive, c'est toute la structure de Kouunji qui est ébranlée, et tous les renforts qui sont durement mis à l'épreuve. Il grince et vibre de toutes parts, il souffre, c’est évident.
Kouunji résistera-t-il à ce lent travail de sape ? Rien n'est moins sûr.
Au petit matin, Pierre, l'ami fidèle, est là. Lui non plus n'a pas fermé l'œil. Comment dormir quand, à quelques mètres de toi, le bateau d'un boat-pote est en train de sombrer corps et biens ?
Tout ce qui peut être sauvé est transbordé sur Nusa Dua. Les opérations dureront six jours. Kouunji, planté sur les coraux, est quasiment inaccessible. Les annexes sont ridiculement petites pour mettre à l'abri tous les effets qui permettent de vivre à bord normalement depuis trois ans.
Chaque jour qui passe ne fait que confirmer les craintes initiales : Kouunji ne sera pas sauvé. Il se décompose, se délabre, se disloque inexorablement. L'expert envoyé par l'assurance en a la certitude a l'instant même où il monte à bord pour la première fois, deux jours après l'échouement.
Les flotteurs ont tous deux une plaie béante qui va de la proue à la poupe, les moteurs sont noyés, il n'y a plus de safrans, plus d'embases, plus d'hélices, les 80 premiers centimètres de Kouunji ont été pulvérisés.
La coque est amputée de moitié. La nacelle se détache des coques. Comme atteint d'un mal incurable, Kouunji subit les assauts répétés de la houle qui, à chaque vague, aggrave un peu plus sa situation critique.
C'est un déchirement pour le capitaine de voir son bateau mis en charpie par les vagues et le récif, qui forment un sinistre duo dont le seul but semble être de prolonger l'agonie d'un navire qui paraît si fragile que sa lente déliquescence a un côté presque irréel.
Chaque nuit, le même cauchemar revient, au cours des trop rares heures de sommeil glanées ici et là : Kouunji, pris dans un étau, craque de toutes parts et semble destiné à devenir une compression de César...
C'est hélas la cruelle réalité qui s'impose tous les jours au capitaine et à son fidèle ami Pierre, qui va l'héberger sur Nusa Dua tout le temps que durera ce calvaire.
Kouunji est broyé vif par les mâchoires impitoyables de la mer et du récif, et se meurt à petit feu... Il n'est bientôt plus qu'un amas informe de cloisons en miettes, de planchers pulvérisés, de coques désintégrées. La fin est proche.
En quelques heures, Kouunji, qui sillonnait les mers depuis huit ans, est devenu ce qu'il faut bien appeler par son nom : une épave.
Pourquoi s'est-il détaché du corps mort où il était resté attaché plusieurs heures en toute quiétude, nul ne peut le dire. Aurait-il été mal attaché ? C'est peu probable, puisque le capitaine est resté à bord pendant deux heures sans qu’il bouge, et les bateaux voisins ont noté qu'il était toujours amarré à minuit, soit plus de six heures après son arrivée.
A-t-il été détaché par une main mal intentionnée ? Peut être, mais qui aurait pu commettre pareil forfait, qui plus est sans but particulier, si ce n'est celui de nuire gratuitement ?
Le mystère reste entier, mais le mal est fait.
Kouunji n'est plus, et le rêve de son capitaine, déjà mis à mal durant cette année noire, est définitivement anéanti.
Mais tu sais quoi, lecteur ? Cet épisode n'est qu'un épisode, justement.
Tiens toi prêt, parce que, comme on le disait à l'époque de la royauté : le roi est mort, vive le roi !
Parce qu'un roi défunt était aussitôt remplacé sur le trône par son héritier.
Kouunji est mort ? Alors, vive Kouunji ! Ou son successeur.
À suivre, donc…
FIN




























