116 - Un arrière goût de Me(r)diterranée
7 avril 2013 - Baie de Marigot - Saint Martin
Si tu es un fidèle du blog, lecteur, le titre seul de ce nouvel opus te permet de savoir à l’avance ce qu’aura été notre traversée.
Mais comme on n’est pas avares de détails, on va t’en filer illico !
Hier donc, en fin d’aprèm, on met les voiles, expression particulièrement adaptée aux circonstances, hein ?!
Dans un premier temps, tout se passe bien. Le Sir Francis Drake Channel, bras de mer qui sépare les îles Vierges Britanniques, est calme, et bien que nous soyons au près, cette détestable allure, nous progressons bien, de sorte qu’en un peu moins de deux heures, nous nous extrayons des eaux dont nous sommes les hôtes depuis trois semaines.
Et le capitaine, qui redoutait depuis le début cette traversée vers Saint Martin, au point même d’avoir songé à ne pas aller aux Vierges (tu te rends compte lecteur ?) se dit que ses craintes étaient injustifiées.
Ce qui tuera le capitaine, c’est son optimisme...!
A peine nous sommes nous sortis de l’archipel que le vent fraîchit un peu, et surtout il s’installe pile poil face à nous, avec la ferme intention de ne pas tourner, dans un sens ou dans l’autre.
Qu’à cela ne tienne, nous allons tirer des bords, comme nous le faisons depuis le départ. Bien que ce soit pénible et que la mer soit de plus en plus formée, nous avançons convenablement.
Mais un point effectué six heures après notre départ nous apprend que, si nous avons parcouru plus de 50 milles, notre progression s’établit à seulement 30 milles, puisqu’on te rappelle lecteur qu’au près, on zigzague dans le lit du vent pour progresser, on parcourt donc beaucoup plus de chemin qu’en ligne droite, oeuf corse !
C’est le moment que choisit le courant pour faire son apparition. Il nous semblait que notre avancée devenait laborieuse, mais là, l’impression est encore plus nette. Pourtant, le bateau bouge beaucoup (beaucoup trop même, tu verras plus tard), le vent siffle dans nos oreilles, que se passe-t-il ?
Et bien, un coup d’oeil sur le traceur nous l’indique : il y a tellement de courant contraire (ajouté au vent et à la houle) qu’on fait du sur place ! Il est impossible de remonter au vent !
On sait qu’un catamaran n’est pas - mais alors pas du tout - conçu pour être performant au près. Trop large, il n’arrive pas à tailler sa route et, dénué de dérives, précisément, il dérive !
Mais de là à imaginer qu’on ferait du sur place...
La solution n’est vraiment pas digne de grands marins, mais on n’a pas envie de moisir dans ce coin de la mer des Caraïbes. Alors, on affale tout, et on repart face au vent. Au moteur.
Exactement ce qu’on redoutait il y a quatre ou cinq mois quand on peaufinait notre itinéraire !
Un malheur n’arrivant jamais seul, c’est à peu près à ce moment qu’on décèle dans le flotteur tribord une odeur nauséabonde, croisement entre celle d’un égout et d’une charogne qui pourrit au soleil depuis quelques jours...
Seulement, le bateau est remué dans tous les sens par une houle courte, hachée et désagréable à souhait, ce n’est donc pas le moment d’aller mettre notre nez au fond de la cale pour essayer de savoir ce qu’il se passe.
Ca l’est d’autant moins que, remué de la sorte, le capitaine renoue avec ses vieux démons, et régurgite la délicieuse salade que le pimousse lui avait préparée à midi. Une heure passe et, affamé, il croque une pomme qu’il vomit cinq minutes plus tard. Histoire de calmer sa sensation de faim, il déguste un Werther’s Original, délicieux bonbon au caramel que tu connais sûrement si tu es gourmand. Bonbon qu’il vomit trois minutes plus tard. Le pimousse, pris de compassion pour son capitaine, lui prépare alors un remède miracle : un sucre avec de l’huile essentielle de menthe poivrée. Il sera vomi comme tout le reste cinq minutes après.
Au final, le capitaine peut affirmer sans l’ombre d’une hésitation et non sans fierté qu’il s’est gardé le meilleur pour la fin, puisque vomir le sucre imbibé d’huile essentielle de menthe poivrée est de loin ce qui est le plus agréable, puisqu’après coup, tu as un bon goût de menthe dans la bouche, ce qui n’est pas le cas pour le reste des aliments vomis !
S’ensuit une nuit absolument infernale, durant laquelle l’air est lourd, chargé d’humidité, la mer on ne peut plus hostile, avec des creux de 2,50 mètres, et des vagues qui se croisent à 90°, le bateau empeste au point que le capitaine ne mettra pas un pied à l’intérieur de toute la traversée, et enfin, avec ce courant contraire, ça va durer au moins 12 heures avant qu’on aperçoive Saint Martin !
Génial !
Evidemment, dans ces conditions, on ne ferme pas l’oeil de la nuit, et nous atteignons effectivement Saint Martin vingt heures après notre départ, nauséeux, harassés, et pour faire bonne mesure, un grain d’une intensité inouïe s’abat sur nous 10 minutes avant que nous jetions l’ancre.
Bref, une navigation à vous dégoûter du bateau, des îles, des Antilles, et de tout ce qui va avec ! Nonobstant le panorama à l’arrivée qui n’est pas dégueulasse...
Et le pire, c’est qu’on ne va pas pouvoir se reposer : parce que maintenant, il faut réparer ce qui doit l’être et surtout, trouver l’origine de cette odeur épouvantable qui fait ressembler - sur le plan olfactif - Kouunji à une décharge d’ordures à ciel ouvert !
Les pistes sont nombreuses :
- la vanne multi-voies des WC, qui est démontée, nettoyée, remontée. Inutile de préciser ce qu’on a trouvé à l’intérieur, hein ?
- L’évacuation des eaux de fond de cale, qui s’avère indispensable puisque le capitaine a tellement bien réparé la fuite initiale que maintenant, c’est la cale moteur qui s’inonde ! Il y a une autre entrée d’eau ! Certainement la pompe d’eau de mer... Il faudra vérifier...
- le réservoir à eaux noires. L’évent qui fonctionne mal pourrait expliquer le phénomène.
Si tu ajoutes à ça qu’il a fallu aussi réparer l’évacuation de l’évier de la cuisine, bouché par le vomi du capitaine, qui n’a pas eu le temps d’aller régurgiter par-dessus bord, et tout le bateau qui était dans un état épouvantable, le tout sous des grains réguliers qui ont inondé notre couchette et le cockpit, tu auras un tableau complet de notre situation à l’arrivée.
Alors...?
On ne sait pas pourquoi, mais on subodore que là, on va faire moins d’envieux que quand on se dorait la pilule à White Bay...
Ce sont les vicissitudes de la navigation au long cours. Parfois, tu te retrouves dans des situations tellement m... rdiques (c’est le mot qui convient aujourd’hui !) que tu te demandes quelle idée saugrenue t’a poussée dans une aventure pareille.
Espérons que notre prochain mouillage saura nous le rappeler !