131 - Mouillage mythique
22 avril 213 - English Harbour - Antigua
Bon, lecteur, il faut qu’on t’avoue un truc, sinon notre conscience va nous tarauder jusqu’à la fin des temps, et on ne sera plus jamais en paix.
C’est d’ailleurs grâce à ça que les flics obtiennent des aveux : la conscience. Pas vrai, Ray ?
Pour réaliser ces performances au près, on s’est - les deux premières heures en tout cas - aidés des moteurs.
Sans les jumeaux Yanmar, on n’aurait pas pu tenir un cap aussi serré sans dériver beaucoup trop.
Mais dès que le vent a fraîchi, on a tout coupé, et fait route seulement à la voile... Ô mes aïeux, ce trip d’enfer qu’on s’est payé ! Fallait voir les étraves de Kouunji fendre les vagues traîtresses qui faisaient tout pour enrayer notre progression. Mais Kouunji, faut pas lui en promettre : s’il a de quoi foncer, il fonce !
Et il en avait, le bougre ! L’alizé a été soutenu, jamais moins de 20 noeuds, souvent des rafales à 30. On avait prévu le coup, et pris un ris dès le départ. Nos voiles impeccablement réglées, bordées bien à plat, on a tenu un rythme dont nous ne pensions pas notre bateau capable.
Bon, nos organismes ont morflé, le pimousse s’est réfugié à l’intérieur pendant presque toute la traversée, because dehors, au près, tu ramasses des paquets de mer dans la poire sans même avoir besoin de passer préalablement une commande et de filer ton numéro de carte bleue, vu qu’à cette allure, le rinçage est à la fois gratuit et permanent !
Le capitaine n’a pas lâché la barre et pour une fois n’a pas vomi...! Merci Mercalm !
Après avoir dépassé Saint Barth que nous laissons à bâbord, nous voyons durant la nuit défiler successivement sur tribord Saba, Saint Eustache, Saint Kitts et Nevis, Saint Christophe, toutes illuminées comme autant de repères qui jalonnent notre route.
La nuit claire avec une lune presque pleine est rassurante, malgré la mer qui est rude.
Puis, à l’aube, nous dépassons Montserrat, l’île défunte qui ne s’est jamais remise de la dernière éruption de son volcan, puisqu’elle est, encore aujourd’hui, recouverte d’un épais manteau de cendres qui a étouffé toute la végétation.
Sous le soleil levant, au loin, apparaît enfin Antigua.
On ne résiste pas au plaisir de te montrer à quoi ressemble le soleil des tropiques qui transperce les nuages pour darder sa chaleur réconfortante aux navigateurs épuisés !
Comme les eaux d’Antigua sont réputées poissonneuses, nous jetons notre ligne fétiche, sans trop y croire. On a tort, puisqu’après 5 minutes, le moulinet démarre en trombe. Le temps pour le capitaine d’attraper la canne, il est déjà presque vide...
Soit c’est un poisson monstrueux qui a mordu, soit il se passe quelque chose de peu orthodoxe.
Une courte bataille plus tard, on peut affirmer qu’il s’est passé quelque chose de peu orthodoxe ! Il suffit pour cela de regarder la bonite que nous avons sortie de l’eau.
C’est seulement une demi-bonite (!), qui doit tout de même faire 7 ou 8 kilos, et qui s’est fait bouffer par un très gros juste après avoir mordu à notre hameçon ! Voilà pourquoi notre moulinet s’est vidé si vite : le gros a emporté la bonite au fond de l’eau le temps de la couper en deux net, et il nous a laissé le reste !
Sympa, non ?
La vie est cruelle, parfois... La bonite, qui pensait faire un bon festin en voyant notre leurre, termine finalement son existence pour moitié dans l’estomac d’un marlin ou d’une autre bestiole d’un gabarit très largement supérieur au sien, et pour moitié dans les nôtres !
Puis, après deux derniers milles à frôler les récifs parfaitement indiqués sur notre cartographie électronique, et à vider notre poisson, nous atteignons enfin English Harbour.
Et là lecteur, on comprend pourquoi ce mouillage reçoit tant d’éloges depuis toujours !
Nous ancrons très précisément devant le Nelson’s Dockyard, c’est à dire les vestiges extrêmement bien conservés de la place forte érigée jadis par les British et l’ennemi juré de Napoléon, puisque l'Amirauté Britannique y avait ses quartiers (entrepôts de poudre, vivres, garnison, greniers à voiles...).
T’as qu’à regarder et te faire ton opinion, mais nous, on est radicalement sous le charme de ce coin là de l’île...! Et puis, après 18 heures de navigation agitée, t’apprécies drôlement le calme...!