17 - Qui va piano va sano...
C’est ce que dit le proverbe.
Nous, on le met en application.
Au sortir d’Arenys de Mar, petit vent léger mais agréable qui nous oblige à faire du près, mais sur un mer tellement calme qu’on a l’impression d’être sur un lac. Impression aussitôt démentie par un groupe de dauphins qui fait des cabrioles devant nos étraves, trop loin pour qu’on puisse les voir en détail, mais assez près pour provoquer une délicieuse émotion bienvenue après ces jours passés à terre.
Le vent adonne et nous permet de progresser à une allure tranquille de cinq noeuds sur le bon cap. Pourvu que ça dure ! Plus nous progressons, et plus la mer se forme.
Au début de la nuit, les conditions sont singulièrement différentes de la première nuit que nous avions passé en mer : le vent fraîchit, l’obscurité nous absorbe, et, même si le pimousse ne laisse rien paraître, il n’en mène pas large.
Surtout, c’est la mer qui devient pénible. Elle est courte, hachée, désordonnée, et Kouunji est secoué dans tous les sens, il n’y a pas de houle caractéristique qui imprimerait un rythme auquel on pourrait finir par s’habituer.
Bref, on a le sentiment d’être deux olives dans le Martini Dry de James Bond que le barman lui prépare au shaker, et surtout pas à la cuiller ! Quel maniéré, ce James Bond...!
Soyons honnêtes, tel le pimousse, je n’en mène pas large non plus. Je suis à nouveau gagné par le mal de mer, et même si je n’ai pas grand chose à régurgiter, je m’en vais cracher tripes et boyaux à maintes reprises...
Mes séances de vomissement sont entrecoupées par des manoeuvres au pied de mât, durant lesquelles je fais mien l’adage bien connu : “une main pour toi, une main pour le bateau”.
Parce que ça secoue ferme !
Au beau milieu de la nuit, le vent continue de fraîchir, et quand je vois l’anémomètre nous indiquer des rafales à 40 noeuds, je ne dis rien car j’ai crainte que, si je balance l’info au pimousse, il ne finisse par avoir vraiment la trouille !
Cela étant, c’est une précaution inutile, car, une fois au port après ces péripéties, le pimousse confessera avoir eu vraiment la trouille, mais n’en a rien laissé paraître ! Trop fort ce pimousse...!
Les péripéties de la nuit ne s’arrêtent pas là. Au plus fort du coup de vent, il se passe un truc assez incroyable, c’est que le vent ne fait que tourner. Impossible de déterminer sa direction.
C’est après un énième virement de bord que le code D, que nous avions fort négligemment laissé à poste, se détache...
Comprenez que notre voile d’avant, qui est à mi chemin entre un spi et un gennaker, et qui est tout simplement gigantesque, puisqu’elle est destinée à servir dans le petit temps, se déroule au beau milieu de la mini tempête...!
Le capitaine, qui sait que cela peut devenir dangereux, et qui sait aussi que cela va lui coûter un bras si le code D se déchire, file comme un désespéré à l’avant pour essayer de ramener à la main l’immense voile qui bat dans tous les sens, dans un bruit dantesque, pendant que le pimousse bataille à la barre pour rester nez au vent.
Mais il n’y a rien à faire, la voile est trop grande. Quand le capitaine en attrape un bout, le vent s’engouffre sous un autre morceau, et la voile qui repart dans tous les sens, manquant même d’aller sous la coque, bref, c’est infernal.
Le capitaine rêve à ce moment là de devenir l’homme élastique pour pouvoir attraper en même temps tous les bouts de la voile qui semblent s’être donné pour mot d’ordre de s’éloigner les uns des autres autant que possible.
Alors, tel Zorro qui surgit hors de la nuit, c’est le pimousse qui court vers l’aventure au galop et vient prêter main forte au capitaine. Après avoir judicieusement enclenché le pilote automatique (il est sympa, celui-là, toujours disponible), le pimousse vient poser ses jolies fesses roses de bébé sur la moitié du code D qui a déjà pu être récupérée, laissant ainsi les coudées franches au capitaine pour récupérer l’autre moitié.
Après un quart d’heure de ce petit jeu franchement pas rigolo, et une pugnacité certaine, le code D est enfin rangé dans le coffre au pied de mât, et nous retournons à nos réglages.
Seulement, voilà : le vent, après quelques minutes, finit par retomber.
On est passés de 40 noeuds à 15 noeuds en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire...
Prudemment, on reste sous foc seul, car on est au portant, et on serait bien en peine de hisser la grand voile puisqu’au cours de ces péripéties, la drisse s’est emmêlée en haut du mât, et il bien impossible de faire quoi que ce soit dans cette mer tumultueuse, en pleine nuit, pour la débloquer !
Le reste de la nuit se passe ainsi, dans le froid, à petite allure, mais toujours sur le bon cap - c’est le seul point positif - avec un vent paresseux qui semble nous avoir fait cette belle frayeur juste pour nous dire : “c’est moi qui décide...”