445 - Vers la porte qui mène à l'autre océan
17 au 22 mars 2014 - Bahamas - Panama
1er jour
Au matin, notre mouillage est devenu intenable. Mer formée et vent soutenu nous imposent un départ que nous souhaitions... mais avec de meilleures conditions...!
Tant pis, on fera avec ! Un p’tit adieu à l’hélico des US Coast Guards qui nous a encore survolés. On leur fait peur, c’est sûr ! Normal, le capitaine était tout nu...
Kouunji démarre en trombe, au près bon plein avec un ris dans la grand voile et le foc partiellement roulé. 8 noeuds, cap droit sur la Jamaïque, en laissant Cuba à tribord et Haïti à bâbord.
Hélas, après deux heures à plein régime, le vent fait ses adieux.
Un peu de pétole...? C’est pour nous préparer à la traversée du Pacifique, et le fameux pot au noir ? Au moins c’est calme ! On poursuit sous code D, à un rythme tortuesque.
Et les Bohémiens ne répondent toujours pas... Sniff...!
2ème jour
La nuit est paisible, pour une raison simple : le vent n’est qu’un souffle léger, presque imperceptible, mais avec seulement 8 noeuds, nous profitons d’un courant favorable et progressons à plus de 5 noeuds sous code D.
Pas mal, hein ?
Au point de 10 heures, soit 24 heures après notre départ, le bilan est plutôt correct : 125 milles dans notre besace.
Ce qui, au regard des conditions, nous convient amplement.
Hélas le vent tourne et nous oblige à un près serré inattendu. Heureusement le courant est toujours avec nous et le vent toujours faible.
Une bande de dauphins vient nous souhaiter un bon appétit, ce qui, tu l’admettras, lecteur, est extrêmement sympathique, et nous permet d’accepter avec un peu plus de philosophie le fait que la houle est désormais radicalement contre nous, et le vent désespérément absent.
S’ensuit un embrouillamini de conditions météo qui ferait perdre son latin à Jules César lui-même, puisque le vent ne cesse de tournoyer, une houle Sud Sud Ouest croise une houle de Nord, c’est tellement désordonné qu’on n’y comprend plus rien.
On traînasse à 3 noeuds quand un monstre marin d’au moins 350 kilos se jette sur notre leurre. Le temps pour le capitaine d’enfiler le harnais et de saisir la canne à pêche, la bestiole a vidé le moulinet ! 500 mètres de fil disparus en moins de 10 secondes ! Ce qui se conclut par le désormais habituel “tschooing” qui ponctue l’adieu de tout le matériel qui sert normalement à remplir nos assiettes de poisson frais...!
Après ça, les Bohémiens nous appellent ! Alléluia...!
Bon, ça va être compromis pour passer Panama ensemble, puisqu’ils ont des impératifs qui vont les faire arriver aux portes du canal bien après nous.
On avisera quand on y sera !
3ème jour
Nuit exécrable sur une mer décousue, hachée et désordonnée qui remue Kouunji dans tous les sens, en dépit d’un fait majeur : il n’y a pas un souffle de vent !
Que la mer bouge dans tous les sens parce que ça souffle sévère, c’est une chose qu’on peut tolérer. Mais qu’elle ne nous laisse pas une seconde de répit alors que c’est la pétole, là, on s’insurge, on râle, on peste, on maugrée, on vitupère...
Rien n’y fait, la mer n’en démord pas : elle bouge ! Le vent non plus : il est ailleurs !
Décidément, on aura tout vu !
Heureusement, vers 3 heures du mat’, le zef fait un come-back apprécié, et on se grouille de hisser le code D pour enfin avancer à une allure décente.
Ce que Kouunji accomplit avec brio, puisqu’on atteint parfois 9 noeuds, sur une mer toujours formée, mais quand on va vite, c’est pas pareil...
Au point de 10 heures, on totalise 100 milles de plus dans notre escarcelle. C’aurait pu être pire. On est au large de la Jamaïque. On distingue à peine le pays de Bob Marley et d’Usain Bolt (qui sont les deux représentants nationaux les plus célèbres, et si tu n’es pas d’accord tu n’as qu’à en citer d’autres...), car le temps est si gris qu’on se croirait à Dunkerque, cela dit sans vouloir offenser les habitants de cette bourgade.
Toutefois, un beau soleil nous réchauffe juste au ras du littoral jamaïcain, et on se met du Bob à tue-tête, en guise d’hommage à ce pays qu’on dit si beau mais qui est si dangereux que tous nos guides et le ministère des affaires étrangères, dans son remarquable site internet dédié aux voyageurs, nous suggèrent de l’éviter. Dommage, hein ?
C’est après un bon repas (ah, les cakes du Pimousse...) que les conditions qu’on espérait arrivent : courant et vent portant de 15 noeuds. Kouunji ne se le fait pas dire deux fois et met le turbo !
Pourvu que ça dure...
4ème jour
Ca n’a pas duré...!
Le vent a fraîchi, la mer s’est creusée. En début de nuit, on enroule le code D pour revenir à un réglage classique : un ris dans la grand voile, et foc partiellement roulé.
Kouunji, avec une houle grosse, désordonnée et confuse est secoué comme un hochet par un bébé surexcité. Rarement aurons nous eu des conditions aussi pénibles et impressionnantes.
Toute la nuit se passe ainsi. Au matin, réveil avec les dauphins, le seul point positif du jour.
Car pour la mer et le vent, rien ne change. Ca bouge énormément, les crêtes déferlent parfois, il y a des moutons d’écume partout, et 25 noeuds établis.
Voyons le côté positif : on avance. Allure moyenne de 8 noeuds, quelques pointes à 10 noeuds, Kouunji se prend pour une Formule 1. Sauf qu’au lieu de foncer sur un circuit tout plat, il bombarde sur une piste de rallye !
Au rituel point de 10 heures, on affiche 160 milles de mieux.
On a beau se dire qu’il n’y a pas de danger, on n’en mène pas large quand on est rattrapés par des vagues plus hautes que nous.
La journée se passe ainsi : mer escarpée, avec des creux atteignant parfois 3 mètres, puis, pendant une heure, tout se calme et on fonce à 10 noeuds, avant que, pour une raison totalement ignorée, la mer se forme à nouveau et nous freine considérablement.
Les mystères de la houle sont impénétrables !
5ème jour
Pas de dauphins ce matin. Dommage, on finissait par s’habituer... Du vent en revanche, puisque l’alizé est stable, et de la houle, encore de la houle. Les creux de 3 mètres sont eux toujours présents, et la navigation toujours aussi physique et éprouvante.
Le point de 10 heures ne manque pas de nous réjouir : 180 milles parcourus durant les dernières 24 heures.
Le prix à payer pour cette progression n’est pas anodin : grosse fatigue - difficile de dormir dans un shaker - et repas réduits à leur plus simple expression, nonobstant les efforts louables du Pimousse pour améliorer l’ordinaire.
Mais quand la boîte de conserve que tu imagines pleine de poulet cuisiné n’est remplie que de bouillon, t’as beau faire, ça ne nourrit pas son homme !
Nous progressons bien, et en fin d’après midi, nous attaquons les 200 derniers milles qui nous séparent du canal tant désiré.
C’est ce moment que choisit le vent pour tourner et jouer les infidèles, comme la femme du boulanger. Nous qui nous imaginions déjà sur le “flat” demain soir, il va falloir revoir nos prétentions à la baisse...
Scrogneutedjeu...!
Toutefois, après ce coup d’esbroufe, le vent revient de plus belle, et mieux orienté par rapport à la houle, qui a tourné maintenant que nous avons passé la latitude du cap Nord du Venezuela. Ainsi, à l’Ouest dudit cap s’étend une zone plus calme où nous nous trouvons désormais.
Le mer est nettement assagie, et ce n’est pas du luxe. C’est la dernière ligne droite !
6ème jour
Impecc ! La nuit a été impecc !
On commence à prendre nos marques (enfin...), mais ça faisait si longtemps qu’on n’avait plus navigué “au long cours” qu’on avait un peu perdu l’habitude des quarts et l’organisation de la vie à bord.
Et puis, pour couronner le tout, on a tracé : 180 milles de mieux au point de 10 heures.
Le vent est irrégulier, nous oblige à changer de voilure, et c’est dommage, sinon on aurait sûrement franchi la barre des 200 milles en 24 heures.
Panama n’est plus qu’à 100 miles devant nous. Une paille ! Le temps est beau, le vent calme, la houle portante. Le pied !
Notre seul regret, c’est qu’on va arriver de nuit. Dommage tout de même de ne pas profiter du spectacle d’une arrivée pareille, aussi désirée, aussi attendue et aussi mythique !
Le repas du midi, avec des produits étranges conçus par l’imagination torturée d’un cuistot qui n’a rien de français nous rappelle toute l’importance, en mer, de s’alimenter convenablement.
Tel aura été notre plus grand tort durant cette navigation : avoir négligé la bouffe.
Du coup, on mange peu, mal, on est fatigués et on ne récupère pas bien. Autant d’inconvénients qui deviendraient majeurs en cas de mauvais temps.
Toute expérience est bonne à vivre, aussi tirerons nous les enseignements de cet épisode pour ne pas tomber dans le panneau pour la prochaine grande traversée. Et celle là va être drôlement grande, puisqu’il ne peut pas y en avoir de plus grande...!
Oh purée, ça fait peur...!