Un catamaran autour du monde

02 Jun

473 - Pacifique… que ça !

Publié par Kouunji

28 avril 2014 - 26 mai 2014 - Traversée du Pacifique Est

Alors lecteur, tu étais impatient de nous retrouver, hein ? La vie était bien insipide, sans ta lecture favorite, n’est ce pas ? Et puis tu t’es fait du souci pour tes auteurs préférés ? Bon, tu ne peux plus te plaindre, puisque voici pour toi et toi seul la suite de nos aventures que tu attendais avec fébrilité. Et crois nous, ça dépote sévère !

Juge par toi-même si tu ne nous crois pas !

28 avril - 1er jour

Journée placée sous le signe des animaux. L’iguane de Contadora nous annonce qu’on fera le début du trajet pour s’extraire de Las Perlas au moteur. Ok l’iguane, on n’discute pas !

473 - Pacifique… que ça !

L’humidité emplit à nouveau le bateau, tout est collant, poisseux, la moisissure réapparaît même à certains endroits. L’équateur, quelle chierie !

On est par 2° Nord, à 200 milles des Gala, mais faut croire que Neptune ou le gars qui le remplace dans ce coin du globe a décidé qu’on n’y arriverait pas tout de suite.

Dommage, le pilote, ce matin, nous disait qu’il ne nous restait plus que 24 heures pour rallier ces îles mythiques. On s’y voyait déjà...

Après la baston, le calme. Plus un souffle sur les flots gris. On attend... on mange au calme et la pétole s’installe... pas longtemps heureusement.

A l’issue d’une sieste bienvenue (qu’est ce qu’on est fatigués !) ça redémarre au près, mais sur le bon cap. Tout dessus, Kouunji repart aussi vite qu’il peut. Faux espoir. Une heure après, la pétole nous retombe dessus...

Vivement qu’on se sorte de cette zone de merde !

On doit être dans la ZIC, non ?

Si tu ouvres des yeux grands comme des soucoupes lecteur, on t’explique.

La ZIC est la Zone Intertropicale de Convergence. Le pot au noir, si tu préfères, cette zone de calmes qui est la hantise de tous les marins qui passent l’équateur. De part et d’autre de celui-ci en effet, l’alizé de Nord Est (qui souffle dans l’hémisphère nord) rencontre l’alizé de Sud Est (qui souffle dans l’hémisphère sud, chacun son hémisphère, pas de jaloux).

Ainsi dans cet espace où les alizés convergent, règne un pataquès indescriptible. Et une zone de non vent en plein milieu. Mais la ZIC n’est jamais au même endroit (ce serait trop simple). Selon les saisons, elle fluctue, vers le Nord ou le Sud, l’équateur n’est donc jamais pile poil au milieu. Elle varie aussi en largeur (plus ou moins 2 degrés Nord ou Sud)

En cette période, il paraît qu’elle est très au Nord.

Tout l’art est de savoir gérer ces contraintes pour ne pas rester englué dans cette zone aussi caractérielle qu’une femme indisposée !

A nos lectrices qui seraient heurtées par cette métaphore, on précise que la zone est aussi difficile qu’un homme démangé par la testostérone ! Comme ça pas de jaloux !

Après midi pétole, soir venteux, nuit pétole, comme tu vois, il en est de la navigation comme des élections présidentielles ou législatives : c’est l’alternance !

Ce qui, on ne te le cache pas, commence à nous courir un peu sur le haricot, parce qu’on voudrait bien que les conditions qu’on rencontre durent plus de deux heures...!

6 mai - 9ème jour

Hier, on a été incomplets. On a dit qu’on voulait des conditions qui durent plus de deux heures. On a omis de préciser : des conditions “favorables”...!

Donc, on a eu des conditions durables, mais un vent tellement serré que tu n’aurais pas glissé une feuille de papier à cigarette entre nos voiles et le zéphyr des Galapagos.

Car oui, ça y est, on est tout près de l’archipel mythique. Et on ne s’y arrêtera pas.

Plusieurs raisons à cela. Primo, ça coûte cher, très cher. Deuxio, il ne fait pas très beau en cette saison. On a eu quelques heures de soleil aujourd’hui, les premières depuis 6 jours ! Tercio, tu ne peux rien faire sur ces îles enchantées sans avoir un guide officiel pendu à tes basques que tu dois rémunérer en plus des frais mirobolants qu’on t’a déjà taxé pour que tu aies le privilège de poser le pied à terre. Enfin, les agents qu’on avait contactés pour s’occuper de nous (c’est obligatoire et payant) ne nous ont jamais répondu.

Autant te dire que semblables conditions de découverte sont aux antipodes de ce qu’on est en mesure d’accepter.

Notre voyage est l’archétype de la quête de liberté : on va où on veut, quand on veut, si on veut.

Alors se soumettre à une autorité administrative qui t’impose ses diktats sous prétexte de protéger la faune et la flore, très peu pour nous.

On te pose la question : ça vaut le coup de claquer 2.000 $ pour voir pendant cinq minutes deux tortues et trois otaries ? On pense que non. D’aucuns auront un avis contraire, on le respecte. Mais on ne s’y fait pas. Si le sentier est balisé pour les touristes, on n’a qu’une envie : passer ailleurs !

La météo nous refait un coup de jarnac aujourd’hui. Alors qu’une fois au Nord des Gala, on devait bénéficier d’une bascule de vent, ce qui nous aurait permis de virer Sud Ouest et de couper l’équateur au plus tôt pour crocher l’alizé, c’est exactement le contraire qui se produit, et le vent (le con !) tourne au Sud Ouest !

La bascule s’est bien faite. Mais à l’envers !

On rame donc, à 3 noeuds maxi, vent de face. Quand est ce qu’on fera du Sud ? Mystère et boule de gomme !

Un gang de globicéphales, qui vient rôder autour de Kouunji en fin d’après midi, alors qu’on tente vainement de remettre notre code D mal enroulé en service, ne nous a pas apporté de réponse... L’oiseau non plus...

C’est la nuit qui nous l’a donnée : c’est reparti ! Certes il n’y a que 10 noeuds de vent, mais avec l’appui d’un moteur, au bon plein, Kouunji avance à 5 noeuds.

Faut s’en contenter !

7 mai - 10ème jour

Nuit paisible et porteuse, même si notre avancée est modeste.

L’ambiance est au calme. Pas plus de 10 noeuds de vent, 30 cm de creux, bref, ça glisse paisiblement, sur le bon cap, même si on désespère de pouvoir faire du Sud.

On déborde les Galapagos, qui constituent un excellent point de repère pour le virage qu’on doit impérativement prendre le plus tôt possible.

Remplissage des réservoirs de gasoil, pour constater que nos stocks sont encore conséquents, ce qui nous permet de voir venir. Espérons cependant que l'équateur sera franchi rapidement, et que nous allons enfin crocher l’alizé tant désiré.

On aère le bateau en grand, profitant du soleil magnifique qui règne, et des nuages assez originaux qui l’accompagnent. Il faut tout faire sécher tant qu’on le peut.

Encore un jour ou deux sous le règne de l’humidité tropicale, et Kouunji aurait fini par ressembler à une gigantesque portion de Roquefort flottante !

La moisissure en effet commence à s’immiscer un peu partout, rendant l’atmosphère à l’intérieur absolument irrespirable. Incroyable, hein ? Heureusement que le Pimousse est intraitable !

La pétole étant absolue, on passe l’après midi à essayer de gréer notre code D et de le démêler.

Rien n’y fait ! Il est entortillé dans tous les sens, il est impossible de le dérouler entièrement, des poches se sont formées ici et là.

Scrogneutedjeu...!

Ca, c’est un vrai coup dur, car notre code D va nous être ultra utile une fois qu’on a aura atteint l’alizé.

Comment qu’on va faire, sans lui ? Et pis d’abord, c’est quand qu’on l’attrape, l’alizé ?

Parce que là, y’a pas, mais on rame comme c’est pas permis... Cela étant, on a tout de même fait une moyenne de 100 milles par jour depuis le départ. Pas transcendant, mais pas déshonorant non plus...

Et nos amis les Bohémiens qui se sont pris la même tempête que nous dans les dents !

Quelle zone de merde, par ici ! Vivement les tropiques !

8 mai - 11ème jour

Ca y est ! On a passé l’équateur ! C’était à midi, pile poil dix jours après notre départ de Las Perlas.

Ca c’est fait en douceur, au près, allure que nous tenions depuis la veille au soir, mais un près assez plaisant, pas trop serré.

On a sacrifié au rituel incontournable, qui consiste à arroser ça avec Neptune et ses sbires, auxquels nous avons humblement demandé que tout se passe bien maintenant que nous avons la tête en bas !

Tu sais en effet que dans l’hémisphère sud, tout est à l’envers.

Nos prières n’ont pas été reçues 5 sur 5, car une heure plus tard, le vent nous rejouait l’ouverture de son opéra bien connu “Crois pas que c’est facile...”, avec bascule, mer en désordre et tout ce qui nous em... depuis une semaine.

On pense toutefois que le gros de la ZIC est derrière nous, et que nous toucherons l’alizé d’ici un jour ou deux.

Autant te dire qu’il nous tarde, lecteur chéri adoré, parce qu’il nous reste tout de même 2.800 milles à faire sur les 3.900 qu’on avait au départ.

Ce qui, tu l’avoueras, n’est pas rien.

Enfin, à la tombée de la nuit, nous croisons le seul bateau vu depuis 8 jours. Il nous prie de nous détourner, sinon on va aller planter nos étraves, nos ailerons et nos hélices dans son filet de pêche qui s’étend sur un demi mille.

Comme on est gentils, et qu’on n’a pas du tout envie envie de se retrouver emberlificotés tels des sardines, on bifurque, et on continue ! C’est tout droit jusqu’aux Gambier !

9 mai - 12ème jour

Oh bonne mère, ce qu’on a pris sur la carafe ! Fallait bien que ça nous arrive un jour, la tempête, hein ? Ben voilà, c’est fait !

Vers minuit, le vent s’est mis à fraîchir comme il faut. On prend un ris, on enroule un peu le foc, et on slalome à travers les bateaux de pêche, puisque l’un d’entre eux va même jusqu’à nous foncer dessus pour qu’on se détourne !

Authentiquement véridique ! C’est là que t’as envie d’être à la barre d’un destroyer et de lui balancer quelques missiles dans la poire, à ce malpropre !

Le gars à la barre du chalut oublie un peu que s’il dispose de deux moulins de 300 bourrins pour mener son navire, nous autres on dépend du vent !

C’est juste au moment de cet épisode fâcheux que les éléments - selon l’expression consacrée - se déchaînent !

A tout seigneur tout honneur, le vent nous gratifie de 35 noeuds au près tellement serré qu’à côté de ça, les bas de contention de ta grand mère font figure de sarouel !

Deux ris dans la grand voile, foc aussi grand qu’un Kleenex, on gère. Sauf que des trombes d’eau se mettent à nous tomber dessus comme la vérole sur le bas clergé, et que la nuit devient aussi noire que Grace Jones camouflée dans un tas de charbon de bois !

On ne voit pas à dix mètres, aveuglés que nous sommes par la pluie et l'incroyable densité de l’obscurité.

Ajoute à cela des creux terribles de près de trois mètres dans lesquels Kouunji s’engouffre toutes les 10 secondes dans un fracas assourdissant, et tu auras une idée de la situation qui est la nôtre.

Inutile de te dire que cela a sensiblement altéré la qualité de notre sommeil...

A 5 heures du mat’, ivres de fatigue et la situation s’étant un peu apaisée, on sombre dans les bras de Morphée, pour un sommeil réparateur de deux petites heures.

Puis ça redémarre. Les conditions sont moindres, mais toujours dégueulasses. Au près serré, on fait tout pour gagner ce foutu Sud qui nous manque depuis le départ.

Au point de midi, on a parcouru 115 milles depuis hier. Mais ceux-là nous ont coûté cher !

Selon le proverbe, “après la pluie vient le beau temps”. En effet.

Mais pas le bon vent...! On passe la fin de journée au près serré, à essayer de faire du Sud, et c’est plus que laborieux. L’alizé nous échappe encore.

Ce qui est d’autant plus rageant que, à quelques jours près, selon nos fichiers météo, nous aurions pu attraper le bon wagon juste au Sud Ouest des Galapagos.

Ben, on y est passés, et y’avait rien !

10 mai - 13ème jour

Foutu près ! Du près, du près, encore et toujours du près !

Rien n’y fait, on a beau être maintenant par 2° Sud, l’alizé n’est toujours pas là. C’est toujours un vent de Sud qui nous porte vers les Gambier.

La mer est désagréable, puisque ça tape, ça remue, ça freine, c’est sombre, et on fait de “petites” journées : 140 milles de mieux ces dernières 24 heures.

Pas mal avec un pilote qui décroche dans la nuit sous la pluie...!

Il nous reste donc un peu plus de 2.600 milles... On n’ose pas imaginer ne pas aller plus vite quand le vent sera enfin favorable.

Un message reçu ce matin nous apprend que les Bohémiens boivent un café aux Galapagos avec Contre Temps. Ironie du sort, au départ, ils ne devaient pas s’y arrêter, et nous oui.

C’est la mer qui décide, finalement...

Pour ce qui nous concerne, elle aura décidé de nous faire passer une journée pourrie jusqu’au bout.

Pluie, grisaille, vent fort, Kouunji enfourne violemment toutes les 30 secondes, la houle est tellement confuse que ce serait plus confortable de faire le Paris Dakar en tondeuse en gazon...!

Foutu près !

11 mai - 14ème jour

190 milles en 24 heures !

Ca, ça fait du bien au moral ! Comme tu vois lecteur, on a carburé depuis hier, ce qui n’est pas immérité, compte tenu des conditions que nous avons.

La bascule tant attendue semble avoir eu lieu. Nous ne sommes plus au près, mais vent de travers, et la houle est également latérale.

Ce n’est pas ce qu’il y a de mieux pour le confort, mais c’est toujours moins pénible que ce que nous avons depuis... le départ !

Au matin, grand soleil, 18 noeuds portants, ce serait parfait si la mer n’était pas encore aussi désordonnée et chaotique, soumettant sans discontinuer Kouunji à des embardées et des mouvements intempestifs qui, à la longue, ont eu raison de nos organismes.

On est rincés, lessivés, épuisés, par cette navigation éprouvante.

Mais on ne se plaint pas : on avance ! Et pas qu’un peu... La chance nous sourit puisqu’en cours de journée, ça se maintient et la mer se calme sensiblement.

Kouunji en profite pour faire des pointes à 10 noeuds, malgré un ris dans la grand voile ! Quel guignol, celui-là ! Toujours partant pour faire le mariole ! C’est pas le bateau de n’importe qui, en même temps...

On se repose, on récupère, on fait la tambouille, enfin cette navigation redevient un peu humaine. Parce que jusqu’à présent, ça relevait plus du masochisme avéré que de la partie de plaisir...

Pourvu que ça dure !

12 mai - 15ème jour

Ca a duré ! Pour une fois !

Encore qu’il faille modérer cet enthousiasme qui est le nôtre, puisque la météo a été étrange. C’est une journée mi-mangue mi-cassis (on continue à faire évoluer la langue !) à laquelle nous avons eu droit.

La matinée a été très sombre, grise, et même un peu fraîche, tandis que l’après midi, après un succulent frichti (les petits pois à la José, c’est meilleur réchauffé !), nous a offert un somptueux soleil.

Le Pimousse en a profité pour se dorer la pilule (entre autre), en dépit des mouvements toujours anarchiques de l’océan.

On est toujours surpris de constater à quel point les flots sont impétueux et désordonnés. Bien sûr, la houle principale est traversière, et nous pousse légèrement. Mais une houle résiduelle (deux ?) croisent son chemin, et impriment à Kouunji des mouvements très aléatoires.

Impossible de se caler sur un rythme donné, ce d’autant que, par endroits, et sans explication aucune, les vagues changent totalement de sens et d’intensité, pour revenir à ce qu’elles étaient quelques milles plus loin.

Bien malin qui saurait prévoir les sautes d’humeur de cet océan, qui n’a de pacifique que le nom.

Bien sûr, il n’y a pas de danger, et en ce sens il est bien nommé, mais la Transpac n’a rien à voir avec la Transat.

Autant l’Atlantique est placide, docile et prévisible sous l’alizé, autant son homologue de l’Ouest est confus, nerveux et irrégulier sous les mêmes latitudes.

Ce qui ne nous a pas empêché de réitérer le score d’hier : près de 190 milles de mieux !

13 mai - 16ème jour

Puisqu’on parle de distance, on n’a pas pu s’empêcher, avec le Pimousse, d’établir un point sur notre avancée.

Il faut dire qu’on a strictement rien à faire, du coup, ça nous occupe. Et puis on ne tient pas debout dans le bateau qui valse dans tous les sens, alors assis sur nos postérieurs bronzés, on se remémore.

Pour la comprenette, on te rappelle, lecteur ignare, qu’un mille nautique correspond à 1.852 mètres. Tu feras les conversions toi-même, on ne va pas se taper tout le boulot à ta place !

Un calcul rapide nous permet d’affirmer que, depuis notre départ de Port Leucate, nous avons parcouru grosso modo 11.500 milles nautiques.

- 1.000 milles en Méditerranée

- 5.000 milles en Atlantique

- 3.700 milles dans la mer des Caraïbes

- 1.800 milles dans le Pacifique

Jusqu’à présent, notre plus longue traversée aura été la Transat, soit 3.000 milles. Laquelle sera bientôt battue à plate couture par la Transpac, puisque nous en sommes déjà à 1.800 milles, et qu’on n’est pas encore arrivés à la moitié (en distance, parce qu’en temps, ça doit le faire).

Maintenant, pour te rappeler les bons vieux problèmes de maths à la con que ton binoclard de prof te filait pour te pourrir les soirées quand tu étais en 4ème, en voici un à la sauce Kouunji.

Sachant que nous avançons en moyenne à 6 noeuds (un noeud = un mille à l’heure), mais que notre moyenne depuis que nous avons croché l’alizé est bien supérieure (8 noeuds) et qu’il nous reste 2.000 milles à parcourir pour atteindre la Polynésie, en calculant une moyenne pondérée, dire :

1 - combien de temps il nous faut pour arriver

2 - si oui ou non on est impatients de mettre pied à terre

3 - si oui ou non on n’est pas un peu siphonnés de se taper des distances pareilles à des vitesses aussi lentes !

Bon, ce problème n’en est pas un, puisque si tu le lis, c’est que tout est sur le blog, ce qui suppose ipso facto... qu’on est déjà arrivés ! Il te suffit donc de lire la date de l’article pour répondre à tout.

T’es vraiment un sacré fainéant, lecteur !

Aujourd’hui, grand beau temps, Kouunji carbure à 8 noeuds, malgré la houle toujours confuse et fatigante, on compte les jours qui nous séparent de la terre promise...

Nos occupations essentielles sont toujours les mêmes : lecture, tambouille (du pain frais... hum !), prendre soin de nous (...) et de Kouunji.

On te rappelle qu’on traverse le Pacifique avec une voie d’eau !

Même pas peur !

14 mai - 17ème jour

Il est survenu à bord un incident qui aurait sûrement inspiré Conan Doyle (le papa de Sherlock Holmes) ou Agatha Christie (la maman d’Hercule Poirot). Si ces deux là avaient eu des enfants ensemble, on n’ose pas imaginer ce que ça aurait donné !

Depuis hier, et sans raison apparente, nous sommes envahis par... les mouches !

Mystérieux, n’est-il pas ?

En effet, nous n’avons pas vu une seule mouche depuis le départ, pas une seule qui ose venir tournoyer au-dessus de nos tartines du p’tit déj, ou qui trainasse dans les ouatères.

Dans la mesure où nous sommes à 2.000 kilomètres de la terre la plus proche, comment se fait-il que, subitement, ces bestioles aux pattes velues nous envahissent ?

Soit y’en a une qui a eu l’info et qui a dit à ses copines : “on peut traverser le Pacifique gratos sans se fatiguer, y’a un cata qui va aux Gambier !” et elles se sont démerdées pour nous rejoindre.

Soit elles se sont planquées à bord avant le départ, en priant pour qu’on les amène vers un ailleurs prometteur et plein d’espérances...

Quoi qu’il en soit, ces passagères clandestines nous les brisent menu, à virevolter autour de nous alors qu’on aspire à la paix et la tranquillité. Le capitaine s’est donc transformé en mouchicide, et ça a carnagé grave dans les rangs des lépidoptères ailés !

Comme on n’a pas de tapette, il faut les choper à la main. Si tu veux la technique, lecteur, on te la donne : t’attends que la mouche soit posée. Tu te positionnes derrière elle pour bénéficier de l’effet de surprise. Tu te concentres et, d’un geste aussi vif que l’éclair au chocolat, tu l’attrapes au moment où elle décolle. Pour cela, au lieu de viser la mouche elle-même, tu vises quelques centimètres au-dessus, à l’emplacement où la mouche va se trouver lorsque ta main arrivera à sa hauteur. Le maître mot est : anticipation. Si ton geste est suffisamment rapide, tu ne peux pas la rater !

Voilà, c’était l’info du jour, offerte par les Ninjas !

Sinon, quoi d’autre ? Kouunji a encore dévoré ses 185 milles en 24 heures, une très bonne habitude qu’on espère le voir conserver jusqu’aux Gambier. Après tout, ça fait six jours qu’on n’a pas touché nos voiles...!

Depuis qu’on a croché l’alizé, on fait une moyenne (assez hallucinante d’ailleurs) de 180 milles par jour. Et il nous reste pile poil 1.800 milles.

On se prend donc à rêver d’arriver dans 10 jours. Ce serait inespéré.

Ah, oui... le téléphone satellite fait des siennes. Impossible de le charger... Y’en a qui vont se faire du souci...

Euh, en fait, non... avec le décalage, y’en a qui se sont fait du souci, mais qui poussent un “ouf” de soulagement en lisant ces lignes.

Rassure toi lecteur, si on ne te répondait pas, c’est pas qu’on avait coulé, c’est juste que la technologie, en mer, défaille parfois.

15 mai - 18ème jour

La lassitude commence à nous gagner. Plus les jours passent, et plus les conditions se durcissent. La mer est de plus en plus creuse, de plus en plus escarpée, et cette nuit a été harassante.

Rafales à 25 noeuds, Kouunji fait des embardées à 11 noeuds, on réduit encore la voilure pour garder un bateau manoeuvrant.

Ce qui est totalement déconcertant, c’est la houle. Il y a en réalité deux trains distincts.

La houle de fond d’abord, qui est relativement sage, dont les crêtes sont espacées d’au moins 200 mètres. Celle-là nous porte à l’Ouest, et son amplitude n’excède pas deux mètres cinquante.

La houle du vent ensuite, qui est quant à elle indisciplinée à souhait. Comme elle croise la houle de fond, elle lève une mer saccadée, qui peut varier de 90°, avec des crêtes qui déferlent parfois, et une écume abondante qui parsème les flots de tâches blanches bien peu engageantes.

Le ciel est gris, la mer noire, c’est sinistre.

Tout cela nous soumet à un incessant mouvement totalement anarchique, qui est très éprouvant. Impossible de faire un pas dans le bateau, il faut se tenir, et même se cramponner, ou c’est la chute assurée. On est en tension permanente, simplement pour rester en équilibre. Il en est ainsi même lorsqu’on est assis. On est remués comme on l’a rarement été.

Faire à manger est une gageure, et si notre ordinaire s’était sensiblement amélioré lors de la journée la moins agitée, on est revenus à de la popotte basique.

Il paraît que ce qu’on fait, ça s’appelle “la plaisance”.

Ben crois nous, ça n’a rien, mais alors rien du tout de “plaisant” ! Surtout que ça dure depuis 6 jours non-stop !

Mais le côté positif, c’est qu’on fonce à toute berzingue. 195 milles de mieux !

Banzaï !

En fin de journée, ça se calme un peu. Mais juste un peu. Cette navigation est harassante, fatigante, éprouvante, déplaisante, et tout plein de mots qui finissent en “ante”, t’as qu’à choisir celui que tu préfères !

16 mai - 19ème jour

Le calme est relatif, car dans la nuit, nous dévorons les milles comme les ados dévorent les Big Mac.

Au petit matin, ça se corse, comme on dit à Ajaccio.

Le vent nous en fait une pas sympa : il faiblit (10 noeuds), et surtout tourne au Nord Est. Du coup, on se retrouve vent arrière, sans code D qui serait pourtant particulièrement utile dans ces circonstances, avec un bateau qui n’est plus du tout manoeuvrant, et lent comme un ver de terre.

4 malheureux petits noeuds, en étant sans arrêt roulés d’un bord sur l’autre - car la houle, elle, n’a pas faibli - voilà ce qu’on peut faire de mieux !

Comment veux tu comprendre, toi, que l’alizé ait tourné de... 90° ?!

Ajoute à ça qu’il pleut, que le ciel est noir charbon, la mer noir corbeau, et tu auras une perspective globale de notre situation, qu’on peut résumer en un mot : pourrie !

Tu préfères “dégueulasse” ? Allez, d’accord, on n’est pas contrariants...!

Le capitaine se met au boulot. La drisse de code D s’est emmêlée au foc, vas t’en savoir comment. Pas de bol : impossible à démêler pour le moment ! Puis les panneaux solaires - c’est une première - se mettent en court jus. Déconnexion en règle du régulateur qui affiche une loupiote rouge.

Tu le sais, en général, quand c’est allumé en rouge, c’est pas bon ! Après un bricolage express, on attend le retour du soleil pour tout rebrancher. On va attendre un moment...

Car on t’a pas dit, mais il pleut toujours ! Et c’est de pire en pire !

C’est vraiment une journée “pourgueulasse” ! Allez, au moins notre dictionnaire s’enrichit !

Notre compteur aussi : 165 milles de mieux depuis hier. On baisse de régime...

Au final, cette journée aura sans doute été la pire de toutes : mer démontée, trois mètres de creux dans tous les sens, pluie et vent soutenus, pas un soupçon de soleil, l’archétype de tout ce qu’il faut pour te dégoûter définitivement du bateau.

17 mai - 20ème jour

Vingtième jour... Sans voir la terre, sans rencontrer âme qui vive, pas un bateau, rien...

Avec pour seuls compagnons la mer et les nuages, nous accueillons avec soulagement un soleil timide, qui va sécher un peu l’intérieur de Kouunji et chasser cette odeur d’humidité qui règne partout.

On aère, on sèche, on démêle (la drisse du code D), on teste les panneaux solaires. Tout va bien à bord. Nos efforts pour tout maintenir en état de fonctionnement ne sont pas vains, et ça fait du bien.

C’est également rassurant de savoir que nous pouvons compter sur nos équipements pour améliorer l’ordinaire.

Car l’ordinaire n’est pas folichon. Heureusement, pendant la nuit, même si Kouunji a fait des pointes à 12 noeuds (!), le vent s’est finalement un peu calmé, et la houle avec lui. Il y a toujours deux mètres de creux, mais c’est un peu plus régulier.

Et notre progression nous laisse pantois : 185 milles de mieux aujourd’hui.

Pour être tout à fait honnêtes avec toi lecteur, il faut qu’on te précise un truc important. On a gagné une heure aujourd’hui. En effet, on navigue vers l’Ouest Sud Ouest. De sorte qu’on change de fuseau horaire tous les 5 ou 6 jours environ. Ce matin, au réveil, à 8 heures, il faisait encore nuit...!

Ce qui, sous les tropiques, prouve sans doute possible que notre horloge est mal réglée !

Tout ça nous porte à 1.200 milles environ des Gambier. Soit une petite semaine si tout se goupille bien... Il est toujours hasardeux de faire des pronostics sur la durée d’une traversée, tant celle-ci dépend de facteurs sur lesquels nous n’avons aucune influence.

Néanmoins, même si la mer est très franchement insupportable et rend notre navigation fatigante à souhait, il faut admettre que le vent, lui, depuis que nous avons débordé les Galapagos, est régulier.

Hormis une farce de mauvais goût hier, il est constant en force et en direction.

Puissions nous ne pas souffrir d’une défection avant l’arrivée...

Mieux encore, en cours de journée, les conditions s’améliorent nettement, et enfin, enfin, enfin, enfin, enfin, pour la première fois depuis au moins quinze jours, la mer nous laisse en paix.

C’est bon...!

18 mai - 21ème jour

Le calme est toujours là, et ça n’est pas pour nous déplaire, même si on avance un chouïa moins vite que les jours précédents.

170 milles seulement à notre loch, ce n’est déjà pas si mal.

La merdouille du jour vient du régulateur. Ce bidule est situé entre les panneaux solaires et les batteries. Son job est de réguler le courant qui arrive des panneaux, pour l’injecter dans les batteries qui ainsi, ne se déchargent pas et mieux encore, se rechargent.

Or, les panneaux carburent et affichent plus de 20 V en sortie. Plus qu’il n’en faut pour nos batteries de 12 V.

Sauf que le régulateur est en rideau, et que tous les soins qui lui ont été prodigués pendant la matinée l’ont été en vain : il ne veut plus faire son job !

Cela nous pose un problème épineux, comme dirait un oursin. En effet, avec tout ce qu’on consomme, on doit absolument produire de l’électricité. Et nous n’avons que nos panneaux solaires pour ça... Alors si ça ne fonctionne plus, c’est comment qu’on fait, hein ?

Va falloir se creuser les méninges et surveiller de près ce problème. Parce qu’il nous reste un peu plus de 1.000 milles, et on se voit mal les faire sans électricité à bord. Parce que ça signifie plus de frigo, plus d’éclairage, mais surtout plus de pilote automatique et plus de cartographie, bien que nous ayons un GPS de secours.

Bref, la mer est calme et le vent portant, même s’il est faiblard, mais il faut rester aux aguets, car y’a une couille dans le potage, et, potentiellement, ça peut vite dégénérer.

Décidément, il est écrit là-haut, comme disait Jacques le Fataliste si cher à Diderot, que la navigation s’accompagne nécessairement de déboires en tous genres.

On ne pourrait pas avoir un jour, un seul, avec du beau temps et pas de pépin ?

19 mai - 22ème jour

Notre souhait d’hier n’a pas été entendu par l’ensemble des divinités qui se sont vu confier la mer et tout ce qui va avec par les dieux supérieurs.

Toutefois, il faut rendre hommage à tous ceux qui gouvernent les flots et ce qui flotte dessus, c’est qu’ils ont de l’imagination, et les problèmes ne sont jamais les mêmes.

Au moins, on ne se lasse pas ! Hormis du fait d’avoir des problèmes, évidemment...

Le régulateur est toujours en carafe, et avec lui la possibilité de produire du jus. Il ne reste plus que les alternateurs des moteurs pour accomplir ce travail précieux. On prie, on croise les doigts, on invoque tous les dieux possibles et imaginables, et même ceux qui n’existent pas encore et qu’on devrait créer pour l’occasion, afin qu’il n’y ait pas de problème de ce côté là.

La météo est belle. Beau soleil, mer paisible, tout serait parfait si... le vent soufflait. Seulement, aujourd’hui, il a décidé d’aller au ciné, ou d’aller bouffer au resto avec la pluie et les nuages, parce qu’il est rigoureusement absent.

Et quand il daigne faire une apparition, façon “guest star” dans un film hollywoodien, c’est pour souffler comme un poitrinaire pile poil dans l’axe de notre route, et nous faire rouler d’un bord sur l’autre.

Alors évidemment, tu vas nous taxer de râlerie perpétuelle, d’insatisfaction permanente, de mécontentement chronique, de jamais-contents éternels, et tu n’auras pas tout à fait tort.

Mais il faut quand même que tu mesures, lecteur, et tu n’as pas besoin d’un mètre pour cela, que ça fait maintenant trois semaines qu’on navigue. Que ça fait trois semaines que, chaque jour, il y a une tuile. Que ça fait trois semaines qu’on est ballotés, remués, qu’on a subi la tempête, la pluie, le froid, l’humidité, la moisissure, les vents capricieux et changeants, la houle absolument démoniaque, les pannes, qu’on a le code D hors service, une voie d’eau qu’on s’emploie à juguler mais qui impose des travaux quotidiens, et maintenant plus de panneaux solaires.

Autant te dire qu’il nous tarde d’arriver, et de goûter aux joies d’un repos bien mérité, car tu avoueras qu’on le mérite, hein ?

Plus les jours passent, et plus notre impatience de jeter l’ancre à Rikitea, la “capitale” de Mangareva, est grande.

Aussi comprendras tu que c’est avec un certain abattement que nous constatons que le vent nous laisse en plan, nous contraignant à avancer au moteur pour faire 4 malheureux petits noeuds de rien du tout...

Nonobstant ce nouveau coup du sort, on garde le moral, puisque notre expérience de marins nous a appris que les conditions météo ont une vocation essentielle : elles changent tout le temps !

Il en est donc de la pétole comme du reste : ça va passer !

Malgré tout, on aura fait 150 milles depuis hier, ce qui n’est pas si mal. Notre moral est encore boosté par le fait que nous avons passé dans la nuit un cap fatidique : il nous reste moins de 1.000 milles avant d’arriver !

Une paille...!

Une bonite pêchée juste avant le repas de midi améliore sensiblement l’ordinaire qui n’est pas des plus réjouissants, puisque la pétole a décidé de s’installer pour la journée !

Scrogneutedjeu !

20 mai - 23ème jour

La pétole, qui nous aime bien, a décidé de passer la nuit avec nous. Comme nous sommes tout à la fois un couple charmant et un équipage sympathique, la pétole a souhaité également nous tenir compagnie pendant la matinée. De surcroît, comme Kouunji est un bateau confortable et accueillant, la pétole a finalement décidé de rester encore un peu...

On s’étonne, avec un vent moyen de 4 noeuds, d’avoir parcouru presque 110 milles depuis hier.

Cela étant, une simple multiplication suffit à expliquer le phénomène. Si grâce au courant, nous avançons à 4,5 noeuds - c’est à dire aussi vite que le vent, ce qui est remarquable, n’importe quel ingénieur en aérodynamique te le dira - et que nous tenons ce rythme durant 24 heures d’affilée, au final, la distance parcourue est bien celle que nous annonce notre cartographie.

On ne te cache pas que cette lenteur effroyable nous tape un peu sur le système. On prie pour avoir ne serait-ce que 15 noeuds de vent, ce qui suffirait amplement à notre bonheur, puisqu’avec cette mer si plate qu’on pourrait la faxer, on carburerait à des vitesses quasi supersoniques...!

En tous cas, les Bohémiens ont changé leurs plans. Ils devaient aller aux Marquises, et on devait se retrouver “quelque part” en Polynésie dans quelques mois. Autant te dire que le rencard était aléatoire...

Finalement, au lieu d’aller vers les îles si chères à Jacques Brel et Paul Gauguin (entre autres), ils ont décidé d’emboîter le pas de tes ninjas préférés (ouais, les Ninjas, c’est nous, puisqu’un ninja navigue sur un Kouunji, c’est bien connu !) et de nous rejoindre aux Gambier !

Voilà qui nous fait chaud au coeur. Avoue que retrouver des gens que tu aimes de l’autre côté du plus grand océan du monde, c’est tout de même quelque chose, non ?

Et comme Contre Temps suit le même chemin, voilà qui va faire une joyeuse tripotée de catamarans français dans les eaux des Gambier !

Mais on n’y est pas, puisqu’il nous manque encore 800 milles et des brouettes... Quant à nos acolytes, on ne t’en parle même pas !

Le vent a tout de même décidé, en milieu d’aprèm, de nous filer un p’tit coup de pouce. Oh, ça n’est pas grand chose, mais 10 noeuds nous permettent d’en faire 5 sans gaspiller le peu de gasoil qu’il nous reste.

On croyait que c'était reparti, comme en 40, dirait un ancien combattant, mais hélas, le zef s’esbigne après une petite heure de soufflette...

On n’est pas arrivés...!

21 mai - 24ème jour

Déprimant... Tel est le qualificatif le plus approprié pour te dépeindre notre parcours erratique.

Nous avançons à peine à 3 noeuds, et comme si cela ne suffisait pas, le pilote, pendant la nuit, décroche. Du coup, Kouunji repart... dans la mauvaise direction !

Déjà qu’on lambine, si en plus on ne va pas dans le bon sens... Heureusement le capitaine veille - même s’il a des absences pendant les quarts - et tout rentre dans l’ordre.

Si on exclut le fait que le Pimousse s’est fait attaquer par des crêpes sauvages ! Faut faire gaffe, même en mer, les bestioles les plus improbables peuvent nuire...!

Il y a de quoi pester contre ce maudit vent qui joue les invisibles. C’est la pétole ab-so-lue.

Le capitaine en a profité pour piquer une tête dans la plus grande piscine du monde.

Se pose une nouvelle fois la question de notre autonomie en gasoil. A l’heure où ces lignes palpitantes sont rédigées, un tiers des réservoirs est plein, et nous avons encore 80 litres en jerricans. Ce qui fait que nous avons approximativement la moitié des réservoirs de disponible, soit 120 litres.

Sachant qu’un moteur nous fait avancer à 3-4 noeuds et qu’il nous reste 750 milles à parcourir à cet instant précis, il est indubitable qu’on va être à cours avant d’arriver. Parce qu’il faudrait faire 190 heures de moteur, et qu’on ne va certainement pas y arriver avec seulement 120 litres de gasoil.

A moins que tu aies une combine pour consommer moins d’un litre à l’heure ?!

Auquel cas, on est preneurs !

Bref, y’a pas à tortiller : il nous faut du vent ! Sinon, on se prépare des jours pas terribles...!

Et encore, même avec du vent... notre code D a été récalcitrant et ne veut pas se remettre en place.

Scrogneutedjeu...!

22 mai - 25ème jour

Que fais-tu, toi, lecteur, à 4 heures du matin ? Tu dors ? T’as raison... nous on aimerait bien, mais au lieu de ça, on prend des ris et on ré-amarre le dinghy qui avait envie d’aller voir ailleurs si le temps n’était pas plus clément...!

On voulait du vent, on en a ! Nouvelle mini-tempête en pleine nuit donc, avec des conditions démoniaques. Le contraste avec les deux jours de pétole précédents est saisissant.

Kouunji escalade et dévale des murs liquides. Il y a 3 à 4 mètres de creux, la houle est dans tous les sens, c’est dantesque. Avec deux ris dans la grand voile et un string en guise de foc, on fonce à 10 noeuds. Ca tape, ça cogne, ça remue, c’est infernal. Les vagues passent par-dessus le bateau, l’eau s’infiltre partout, c’est une catastrophe.

En fait, on a peut être tort d’appeler cette météo “mini” tempête. Car on n’est pas loin de la tempête tout court. Il faut s’y reprendre à quatre fois avant d’amarrer Mini Kouunji convenablement, et ça dure. Le vent ne mollit pas, les creux sont toujours là, de vraies montagnes russes dans lesquelles Kouunji s’encastre régulièrement, ou par lesquelles il est parfois recouvert totalement.

Quand les vagues viennent s’éclater au-dessus du rouf, tu n’en mènes pas large...

Cette journée est un véritable calvaire. A te faire regretter tout ce que tu as vécu précédemment de positif et te faire poser l’inévitable question : “qu’est-ce qu’on fout là” ?

C’est tellement dément qu’on a peine à croire qu’on est sur le même océan qu’hier, qui était si placide...

23 mai - 26ème jour

On a dormi... Enfin, même pas d’un oeil : d’un demi oeil ! Parce que quand ta coque de noix est ballotée par les flots et que des vagues de 4 mètres viennent exploser régulièrement sur tes hublots, dont l’étanchéité est identique à celle d’une passoire, tu as un peu de mal à fermer l’oeil.

Le Pacifique nous rejoue l’air de “si ça vous plaît je vous en r’mets une autre”, et n’a donc pas changé d’un iota depuis hier.

Qu’est-ce qu’on a fait à Neptune pour qu’il s’acharne sur nous comme ça ? Va falloir se dégoter un sorcier en Polynésie qui va nous désenvouter le bateau, parce qu’une scoumoune pareille, c’est pas possible !

La seule explication rationnelle est la suivante : il y a des tempêtes homériques dans les quarantièmes rugissants, et nous, qui sommes dans les vingtièmes, on en récolte les restes, puisque la houle arrive précisément de là où ça souffle encore pire que sur nous.

Par moments, ça déferle tellement sur les crêtes que la mer est plus blanche que bleue. C’est te dire comme ça tabasse ! Et le vent, lui, tient à faire savoir qu’il est là, puisqu’il n’a pas faibli : minimum 25 noeuds. En même temps, il faut bien ça pour avoir des vagues de 4 mètres !

Pacifique ? Et mon cul, c’est du poulet ?!

Ah lecteur, si tu savais... On en bave, on en chie, on morfle, on galère, on souffre, on endure, on supporte, on ramasse, on en prend plein la gueule pour pas un rond, et ce n’est pas fini...

Certes, on va vite (203 milles de mieux depuis hier, notre record en 24 heures) et ça nous place à trois petits jours de l’arrivée tant espérée.

On vient de passer sous une barre symbolique : moins de 400 milles devant nos étraves avant de jeter l’ancre !

Mais si on doit passer encore trois jours à ce régime, on ne sait pas dans quel état on va arriver. Il va nous falloir six mois pour nous en remettre !

Minimum !

24 mai - 27ème jour

La nuit a été mi-cerise mi-banane. Kouunji a foncé à travers la noirceur absolue, tel un suppositoire, et dévoré les milles sur une mer qui, avant l’heure du crime et peu après, avait le bon goût d’être relativement paisible.

Puis vers 3 heures du mat’, les choses se corsent, comme on dit à Bastia, puisque la houle recommence à aller dans tous les sens, ce qui est somme toute son état normal, ainsi que nous en faisons les frais depuis une bonne quinzaine maintenant.

Notre sommeil s’en trouve quelque peu altéré, et on aurait un Epéda Multispires pour supporter nos carcasses que ça n’y changerait rien ! Tels des zombies, nous végétons dans un demi sommeil, ballotés et abrutis de fatigue, jusqu’à ce que l’aube paraisse.

Curieusement, elle semble être tardive. Pourtant, le ciel est clair. Ca nous met la puce à l’oreille : le décalage horaire ! Voilà plusieurs jours que nous n’y avons pas pris garde, mais nous sommes en avance. Un coup d’oeil sur l’ordi pour vérifier, et hop... on recule de deux heures pour se caler sur Pitcairn, une île déserte du Pacifique Sud à la longitude de laquelle nous nous trouvons exactement.

Selon l’expression consacrée en métropole quand arrive le jour tant attendu du changement d’heure : on a gagné deux heures. On n’a rien gagné du tout, évidemment, on est simplement en phase avec le soleil. Qui lui même est en phase avec la mer, puisqu’aujourd’hui, c’est convenable, à moins qu’on finisse par s’habituer à cette houle si caractéristique et caractérielle.

Niveau bricolage, le régulateur semble avoir ressuscité, ce qui est de bon aloi, tandis que le support de notre couchette a rendu l’âme.

On entend d’ici les commentaires salaces des plus libidineux de nos lecteurs, selon lesquels les pratiques qui sont les nôtres rendent étonnant le fait que le support de la couchette n’ait pas pété plus tôt...

Nous, tu nous connais ? On laisse dire... La bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe.

Mais le capitaine s’y colle : on change les vis d'emplacement, non sans avoir taraudé le support pour que les vis s’enfoncent un peu plus, mais pas trop.

Comme disait Confucius, qui s’y connaissait un peu : “en toutes choses la vérité est dans le juste milieu”.

Pour philosopher quand tu visses un bout de bois pourri dans un autre bout de bois, il faut au moins avoir 7.000 kilomètres de mer derrière soi ! Ca tombe bien, on les a !

Progression du jour : 195 milles.

On n’a jamais été aussi proches du but, puisque nous sommes à 240 milles des Gambier. Un rapide calcul nous laisse à penser qu’on va arriver en pleine nuit... Vite, il faut changer la cartouche électronique du bord : il nous faut le détail de la Polynésie.

Scrogneutedjeu...! Pas question d’arriver “by night” encore une fois, puisque l’arrivée est semée d’embûches.

Il y a donc deux options : soit on ralentit Kouunji, et on arrivera au petit matin, soit on fait tout ce qu’on peut pour aller plus vite, afin d’arriver en soirée, avant que l’astre solaire ait filé sous la couette.

On verra bien, selon l’heure à laquelle on approchera de “la colline”...

25 mai - 28ème jour

Le choix s’est fait tout seul : on y va doucement. Tu parles : y’a pas de vent !

Cette journée - qui est supposée être la dernière en mer - est sans doute la plus longue. Ceci explique cela, certainement...

Le vent a faibli, il a tourné, de sorte qu’on est vent arrière et qu’on empanne sans arrêt. Le code D nous manque cruellement aujourd’hui, mais c’est fort heureusement la seule fois parce que pour le reste, on n’aurait pas pu s’en servir : trop de zef !

Dire que lors de notre achat, on s’était dit qu’il nous servirait essentiellement pour la Transpac !

Nos occupations sont toujours les mêmes : gérer l’eau et en produire, gérer l’électricité et essayer d’en produire avec ce régulateur qui marche quand il veut bien, gérer le temps et l’occuper avec des siestes, des films, de la lecture, de la musique, et surtout, de la bonne bouffe !

C’est sûrement sur ce plan qu’on aura le plus progressé. Certes, faire la tambouille n’est pas une mince affaire avec la houle qui nous chahute (eh oui, encore et toujours...) mais on a fini par prendre l’habitude, et on a parfaitement fait notre avitaillement, de sorte que, pour ce dernier jour, on a encore des produits frais (des patates et du pepperoni) qu’on a mitonné en fricassée, c’était succulent !

Bref, une fois encore la mer nous rappelle que les plaisirs les plus simples sont certainement les meilleurs.

Heureusement qu’on touche au but, parce que tu verrais tes héros préférés, lecteur, tu prendrais peur. Imagine un savant mélange de zombie fraîchement sorti de son tombeau moisi et d’ectoplasme sous perfusion, et tu auras une idée de ce à quoi on ressemble après un petit mois à naviguer dans le Pacifique.

Te dire qu’on est cuits, lessivés, rincés, fourbus, exténués, anéantis, hors service, fatigués, harassés, vidés, éreintés, crevés, k.o., épuisés, séchés, à plat, ne suffirait pas à te dépeindre à quel point notre niveau d’énergie est au plus bas.

Mais bon... on y est presque, hein ?

La nuit nous aura apporté son lot de complications, puisqu’on a sans doute battu le record du monde d’empannages intempestifs, avec ce foutu vent arrière qui soufflait à 7-8 noeuds, et qui nous a em... jusqu’au bout !

Y’a plus qu’à rester concentrés pour demain matin, parce que la journée va démarrer sur les chapeaux de roue : enquiller la passe Nord Ouest des Gambier, et aller jeter l’ancre devant Rikitea, après un savant slalom entre les hauts fonds et les patates de corail...!

L’arrivée en Polynésie s’annonce animée. On l’a bien cherché, non ? On a quand même fait 7.000 bornes pour ça !

Celui qui pense qu’on est “maso” a le droit de la fermer.

Parce qu’il n’a rien compris à l’histoire...

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Z
PAS L4IMAGE MAIS DU COUP COMME UN BON LIVRE VOIRE EXCELLENT L IMAGINAIRE EST A L ŒUVRE FANTASTIQUE
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J
Respect, admiration, wouah !!! Je viens de finir cette lecture captivante et vivante, j' avais l'impression de le vivre en direct ! et je crois que j'ai besoin de me reposer un peu maintenant...j'ai plus l'âge de ces c....ries ! J'ai vraiment hâte de vous voir en vrai bien sûr mais en attendant ce miracle, par cam interposées, c'est pas si mal en fait...Des Bisous plein plein plein... et encore BRAVO ! oui c'est sûr vous êtes des grands !
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R
16.30, je termine la lecture du mini-roman de la Transpac ! Fabuleux, extraordinaire, d'un autre monde, çà n'est pas un exploit, c'est faramineux. l'écriture vivante à souhait, traduit parfaitement vos misères et celles de Kouunji, pauvre Kouunji, serviteur de cette équipée, dont, en dépit du style du narrateur, il n'est pas possible d'avoir l'exacte vérité des souffrances endurées et des conséquences des dysfonctionnements survenus durant cette traversée !... Votre courage et votre obstination, donnent à cette aventure un relief particulier dans lequel l'écriture vive et colorée permet de partager un peu de ce que vous avez pu vivre !... Mais une petite heure de lecture ne donne pas, pour autant la perception de la réalité du mois passé à naviguer dans les conditions rapportées !...Captain, tu es un grand captain et un écrivain digne de Dard. Quant au Pimousse de mon coeur, je ne trouve pas les mots pour dire tout ce que je ressens de cette extraordinaire aventure que tu as vécue ! Val, elle a tout d'une grande !....
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R
Il est 12.20, je viens juste de rentrer et je n'ai pas le temps de lire, de suite, cette longue lettre !<br /> Exploit : c'est le mot juste et vous en êtes les auteurs ! Je suis fier de vous, mais je décerne au Pimousse, qui pour une première expérience, nous a tous &quot;scotchés&quot;, la palme d'or et des bisous des bisous et encore des bisous!!!! Je reviendrai plus tard. Suis heureux !....
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Un catamaran autour du monde