478 - Bidasse, pièces détachées et coupe du monde
17 - 23 juin 2014 - Rikitea - Mangareva - Îles Gambier
17 juin
On a découvert ces derniers jours, non sans surprise qu’un grand événement a commencé au Brésil : la coupe du monde de foot.
Nous, on est tellement déconnectés de la vie “normale” qu’on est à des années lumières de ce genre de choses. Et puis le foot, on n’aime pas ça, c’est un jeu stupide : ils feraient mieux de donner un ballon à chaque équipe, ça éviterait que les joueurs et les supporters se mettent sur la gueule !
Hélas le foot passionne la planète, et même ici, quand ça joue, tout le monde est devant sa télé, à regarder les 22 glands qui pleurent comme des gonzesses chaque fois qu’ils se vautrent parce qu’on leur a fait un ridicule croche patte.
Ils n’ont qu’à aller aux championnats de France de karaté, et ils verront un peu ce que c’est que le défi physique...! Quand t’es dans les tribunes du stade Pierre de Coubertin, et que, sur le tatami, 50 mètres plus loin , un combattant prend un pain dans la gueule et que tu entends son nez casser, ça te fait tout bizarre...! Surtout quand le gars repousse l’arbitre en lui disant que tout va bien et qu’il entend bien rectifier son adversaire une bonne fois pour toutes ! C’est pas là que tu verras un clown en short faire des simagrées pour apitoyer l’arbitre afin d’extorquer un penalty !
L’anecdote a été vécue, tu t’en doutes, par le valeureux capitaine de Kouunji, ceinture noire de son état et maintes fois champion de son quartier...!
On a passé une super journée, grâce à notre nouveau meilleur ami de Rikitea : Yves.
Yves, c’est un ancien bidasse, qui est allé faire le zouave en Irak, en ex-Yougoslavie, et au Koweit. Il a certainement bien zouavé, puisqu’il a reçu la médaille militaire pour ça.
Bref, le mec a exposé sa carcasse parce qu’on lui a demandé, au nom de la patrie. Respect. Si on avait su, on aurait mis un slip bleu blanc rouge pour l’occasion !
Seulement on ne savait pas, car notre emploi du temps était tout ce qu’il y avait de plus imprévu. Car figure toi qu’aujourd’hui est un jour à part dans la vie Mangarévienne, puisque c’est le jour d’arrivée du bateau de ravitaillement.
Tout le monde attend quelque chose. Les marins attendent des pièces détachées, les commerçants attendent de quoi remplir leurs rayons, les maçons attendent du ciment et des parpaings, bref, y’a de l’impatience dans l’air...!
Toi tu t’en fous parce que ton supermarché regorge tous les jours sans exception de tous les produits dont tu raffoles. Ici c’est pas pareil. Dans une semaine, y’aura pénurie d’un paquet de trucs, et on attendra avec la même impatience la venue du prochain bateau de Tahiti quinze jours plus tard.
Cela pour t’expliquer que c’est l’effervescence autour du quai principal, et on y retrouve Yves, qui nous invite chez lui. Caoua, photos de la guerre du Golfe, visite de sa ferme et de son jardin, c’est un fouillis tout ce qu’il y a de plus sympatoche, ce d’autant qu’il nous permet de profiter de son Wi-Fi, dont tu sais que c’est de la denrée précieuse, depuis le temps que tu es privé de nos aventures...!
On n’a pas le temps de dire “ouf” que la journée est sérieusement entamée. Yves nous propose alors de nous trimballer de l’autre côté de l’île, et comme ça nous emballe, on répond par l’affirmative.
On a drôlement raison, puisque c’est beau, et Yves ne tarit pas d’infos sur son île, ce qui enrichit notre culture au profit de laquelle on a ouvert un livret d’épargne depuis qu’on a quitté la France avec Kouunji !
On rencontre également Monica, qui est gentille comme une polynésienne (en fait c’est quasiment un pléonasme d’écrire ça !) et avec laquelle on planifie une visite des îles voisines dans les prochains jours... ou les prochaines semaines... ou les prochains mois...
Ici, on t’a dit, on n’est pas pressés !
On est rentrés au bateau avec des bananes, des pamplemousses, des citrons, du romarin, de la sauge, du laurier, des tomates, de la papaye, du basilic, des fruits à pain, et du miro (un p’tit fruit aux vertus thérapeutiques), et tout ça pour... pas une thune !
Pour clôturer la journée en beauté, “ceviche” (poisson cru à l’oignon) sur Contre Temps, en dépit du froid (eh oui...). Toi qui trimes et qui croupis désespérément dans le même endroit depuis des années, console toi en pensant qu’il faisait à peine 15° hier soir.
C’est pas une vie, ça...!
18 juin
On a pris une pelle et on a fait des trous partout dans le terrain à côté duquel nous sommes ancrés. Pourquoi ?
Sache, lecteur ignare, que c’est une tradition, en France, depuis 1940. C’est resté dans les annales comme “la pelle du 18 juin”...!
Plus sérieusement, on a été pris d’une frénésie nettoyeuse, et on a astiqué Kouunji dans les grandes largeurs et, tant qu’on y était, dans les grandes longueurs aussi.
Il y avait une foultitude de tâches de rouille partout sur le pont, et le capitaine a tout nettoyé avec... une brosse à dent !
Autant te dire qu’il aurait préféré avoir un Optimiste à briquer plutôt qu’un cata de 40 pieds !
Le Pimousse n’a pas chômé non plus, et l’intérieur de notre home sweet home s’est retrouvé tout aussi propre que l’extérieur.
C’est sûrement l’oignon contenu dans le “ceviche” de la veille qui nous a donné l’énergie nécessaire, puisque, c’est bien connu, l’oignon fait la force !
Après ces efforts valeureux, nous avons décidé de profiter du calme régnant sur l’archipel, puisque, selon nos infos météo, c’est le dernier jour avant une période qu’on pourrait qualifier de “peu agréable”...! On te rappelle qu’ici c’est l’hiver, même si on ne descendra pas sous les 15 degrés.
Comme les Bohémiens nous tiennent compagnie, pour le moment, c’est très agréable.
T’as bien vu les photos ? Comment voudrais-tu ne pas apprécier pareil panorama ?
19 juin
Réveil en fanfare à 4 heures du mat’ pour le capitaine. Sans raison apparente, il n’arrive pas à fermer l’oeil. Il laisse le Pimousse pioncer peinard, et file dans le carré poursuivre la lecture de l’autobiographie de Keith Richards (le guitariste des Rolling Stones) dont la vie a été si animée que tu ferais un film là-dessus, tout le monde crierait à l’imposture tellement c’est déjanté...!
Lorsque le soleil fait une timide apparition, le capitaine jette un oeil dehors, histoire de vérifier que tout va bien et là.... surprise !
On a dérapé d’au moins deux cents mètres, on est à deux doigts de faire touche touche avec Contre-Temps, qui avait pourtant pris la peine de se mettre loin, très loin de nous pour ne pas risquer l’accrochage.
Bigre ! On a de la chance dans notre malheur, puisqu’on a dérivé parallèlement à la plage, et on a soigneusement évité les récifs sur lesquels on aurait certainement laissé nos hélices et nos safrans... Ouf !
Hormis un p’tit coup de vent, la nuit a pourtant été calme... Bizarre... Les mystères de la mer - à l’instar des voies du Seigneur - sont parfois impénétrables.
Après avoir remouillé au bon endroit avec le plus grand soin et balancé toute notre chaîne (soixante mètres), on file à terre avec les Bohémiens, où, sous une pluie diluvienne, nous retrouvons Yves, notre adjudant-chef, à qui nous avions promis un bon gueuleton pour le remercier de nous avoir servi de guide avant hier.
Le bougre est au rendez-vous, tu parles...!
Après manger, il pleut comme vache qui pisse. Yves se déguise en abbé Pierre et nous offre le gîte et le caoua. Banco !
Nouvel épisode inénarrable (et tu connais pourtant notre talent de conteurs) avec ce phénomène d’ancien légionnaire, qui à la déconne chevillée au corps.
Caro enfile la tenue réglementaire et décide de s’engager dans la Légion ! Elle est déjà au garde à vous !
Le retour aux bateaux est épique. Car le vent est terrible, la houle au mouillage très creuse, et le moteur des Bohémiens aux abonnés absents.
Alors on la joue comme ça : Mini-Kouunji en tête, avec le capitaine au moteur, et les commandes dans la main gauche. Le Pimousse protège le sac à dos où sont rangés le Mac et l’iPad (hyper précieux, hein ?). Et, dans la main droite du capitaine, un bout relié à l’annexe de Bohemia, avec les Bohémiens dedans...!
Le capitaine s’est fait les muscles, parole ! On est arrivés trempés, mais heureux.
Quel déconneur, ce Yves !
20 juin
Arrivée au matin de l’équipage de Contre-Temps sur Kouunji. Cécile a la gueule d’un boxeur qui a pris une branlée la veille, par K.O. au 5ème round.
Aussitôt, on suspecte Joni de lui avoir foutu une raclée parce qu’elle a trop fait cuire les nouilles ou parce qu’elle a gaspillé trop d’eau en faisant la vaisselle, ce qui légitime une bonne correction à bord d’un bateau.
Enfin... selon les plus machos des capitaines.
A moins qu’il se soit converti à l’islam et qu’il fasse sien l’adage selon lequel il faut battre sa femme tous les jours au motif que, même si on ne sait pas pourquoi, la femme, elle, le sait...?
Que nenni ! Joni n’y est pour rien ! Et il n’est pas devenu islamiste non plus ! Ouf !
C’est la houle de la veille qui a fait une farce à Cécile, laquelle s’est vautrée façon carpette au fond de son annexe. Or, il vaut mieux s’assoir sur les boudins du dinghy plutôt que de se râper la gueule sur le fond qui est de surcroît anti-dérapant, tout le monde te le confirmera.
Si tu veux vivre une expérience similaire, fixe une râpe à fromage sur un mur, recule de deux ou trois mètres, et balance ta tronche dessus, t’auras une idée de ce que Cécile s’est payé comme sensations !
Pour le reste, la Coupe du Monde occupe tous les esprits chez Jojo, qui est à bloc de monde, et on se dépêche donc de fuir, ce d’autant qu’il y a du taf à bord.
La météo annonce du gros temps pour la nuit, alors on se rassure comme on peut. On jette l’ancre de secours, après avoir pris soin de la fixer convenablement au bateau, sinon ça ne servirait pas à grand chose, hein ?
Ne ris pas, d’autres avant nous ont oublié de frapper leur ancre sur un taquet avant de la balancer à la flotte... Il paraît qu’après, on n’oublie plus...
Jipé prévoit des bananes flambées pour le goûter, mais le temps est tellement pourri qu’on renonce à parcourir en dinghy les 32, 85 mètres qui nous séparent. Tant pis !
Tu vois, même au mouillage, et même pour le 4 heures, c’est la météo qui décide.
Scrogneutedjeu !
Pour la soirée, une niaiserie amerlock dégoulinante de guimauve et de bons sentiments, qui détone un peu avec ce qu’on vit depuis un an et demi.
Allez, mieux vaut “Life”, l’autobiographie de Keith Richards, qu’on te recommande chaudement. Avec ce qu’il s’est mis dans le cornet, tu te demandes comment ce mec peut encore tenir debout !
21 juin
Premier jour de l’été. Seulement, te mets pas le doigt dans l’oeil lecteur : l’été austral, c’est l’hiver.
L’hiver en Polynésie ne ressemble pas vraiment à l’hiver que tu connais. Il fait 29° à Tahiti, 27° aux Marquises, et aux Gambier, on se caille les miches avec un petit 24°...
C’est approximativement la température de l’eau... Drôle d’hiver, hein ?
C’est également la fête de la musique, et on est contraints d’admettre qu’on n’a jamais entendu un groupe jouer aussi mal et aussi faux depuis qu'on a chanté "Au clair de la Lune" à la maternelle !
A 4 heures du mat’, un mec d’une gentillesse à toute épreuve a souhaité bonne nuit à tout le monde, et recommandé, avec cet accent qu’on adore : “et si vous êtes trop fatigués pour rentrer chez vous, vous pouvez dormir ici dans le champ, parce qu’il faut être prudent, d’accord...?”
Comme le temps était couci-couça, on s’est ingurgité une bonne pizza, et on a renoué avec les bonnes vieilles habitudes nées à Grenade et qui ont grandi aux Roques et aux Aves : on s’est fait un tarot avec Contre-Temps. Sika a voulu jouer aussi, mais c’est pas possible : quand il a un bon jeu, il remue la queue !
La partie a tourné court, parce qu’on a sérieusement discuté des options qui s’offrent à nous pour les mois à venir. Iles de la Société ? Marquises ? A quelle date ?
Tu verras très prochainement que c’est un vrai casse-tête chinois...!
22 juin
Tu connais, lecteur, notre anticléricalisme. Les curetons qui tripotent les petits garçons, on n’aime pas ça. Les donneurs de leçon non plus. Et les bondieuseries, encore moins.
Alors, nous diras tu, qu’est-ce qu’on foutait à la messe ce matin ?
Et bien, on assume notre apparente contradiction. Car la messe ici n’a rien à voir avec la messe chez toi. Chez toi, c’est tartignole à souhait, et ça a tout juste commencé que t’as déjà envie de t’évaporer vers un ailleurs prometteur.
Ici, c’est à mi-chemin entre la messe traditionnelle et la messe teintée de gospel qu’on te sert dans les meilleures églises de Harlem (une expérience qu’on te recommande, soit dit en passant).
Les Polynésiens ne chantent pas de gospel bluesy qui pourrait inspirer B.B. King ou John Lee Hooker, mais ça te fout tout de même la chair de poule, parce que quand ça chante (juste) en canon dans la cathédrale, y’a une ambiance du tonnerre.
Même si, hélas, ignares que nous sommes, nous ne pipons mot aux paroles des chants en question. Cela étant, ce n’est peut être pas plus mal, puisque ce sont des bondieuseries, qui ne sont définitivement pas notre tasse de thé.
Y’a eu ensuite tout un pataquès avec tout plein de simagrées et le curé en superstar, qui a fini son prêche dans les rues du village, bref, ça file la patate pour la journée, parce que tous les habitants étaient là.
Comme on est devenus presque Mangaréviens depuis le temps qu’on a jeté l’ancre ici, on se devait donc d’être présents !
Alléluia lecteur, en vérité on te le dit, nous on aime tout ici, même la messe...
C’est te dire comme c’est bien !
23 juin
On va rester pas mal de temps aux Gambier. Environ trois mois. Bien sûr ce n’est pas la saison, alors on va justement attendre que les beaux jours arrivent pour en profiter pleinement, avant de monter tout au Nord, aux Marquises.
Car notre projet - fugace - d’aller à Tahiti dans quelques semaines, avant d’aller passer la saison cyclonique aux Marquises est tout bonnement irréaliste.
Il est quasiment impossible d’aller de Tahiti vers les Marquises, tandis que l’inverse se fait les doigts dans le nez.
Or, la navigation dans le Pacifique est autrement plus compliquée que dans l’Atlantique ou les Caraïbes. Les Bahamas à cet égard ont constitué un excellent terrain d’entraînement.
On ne veut pas jouer les super héros, et il est hors de question, maintenant que les plus beaux endroits du monde nous tendent les bras, d’aller affronter des mers démoniaques et de prendre des risques pour... rien !
On a le temps, alors on le prend !
On a encore eu droit à un cours d’histoire de l’île avec Yves, notre pote légionnaire, qui en connaît un rayon, et maintenant on est incollables sur la vie du dernier roi des Gambier, Grégoire Maputeoa !
Pour le même prix, on a aussi eu droit à un cours de botanique, car il en connaît un rayon aussi en la matière, et maintenant on est incollables sur les éponges végétales !
Nos lecteurs les plus sceptiques considéreront que, pour un bidasse, c’est étonnant d’avoir le cerveau aussi bien rempli, mais force leur sera de reconsidérer leur position, car Yves est la preuve vivante qu’on peut être militaire sans être con.
Ce qui n’est pas rien...
En plus il nous a filé un coup de main pour faire de l’eau, bref, pour l’instant, on ne lui trouve que des qualités.
Il paraît qu’il a apprécié le frichti du Pimousse et les soins qui lui ont été prodigués.
Une fois encore, on le fait à la Polynésienne : entraide avec le sourire. Entre gens de bonne compagnie, ça marche !