22 - La mer, enfin...
Cette fois-ci, ça y est ! Après avoir rongé notre frein, nous levons l’ancre, cap sur la côte espagnole, que nous voudrions longer jusqu’à Gibraltar pour jouir de conditions de navigation plus clémentes qu’au large.
On est le 14 janvier, et on a des fourmis dans les manivelles de winch ! Faut avancer, que diable ! A la sortie du port de Soller, la mer n’est pas très engageante, mais elle est moins hideuse que la veille. Etonnant tout de même cette houle, alors que le vent est assez modéré.
On envoie toute la toile (c’est le capitaine qui barre et le pimousse qui s’occupe des voiles, comme un chef il faut bien le dire), et on se retrouve au près bon plein sur une route directe.
Parfait, nous direz vous ? Presque... Sauf que la mer, qu’on voit danser le long des golfes clairs a des reflets non pas d’argent (désolé Charles Trenet), mais des reflets bruns et des crêtes d’écume éparses qui ne nous disent rien qui vaille.
En effet, quand on embouque le canal de Majorque, les creux se font de plus en plus impressionnants, et le pimousse n’en mène pas large. Il faut dire qu’on est remués sévère, les vagues cognent sur la coque dans un vacarme assourdissant, on entend à l’intérieur du bateau des bruits qui laissent présager au minimum de la vaisselle en miettes, et au pire on a l’impression que la coque va se fendre en deux, bref, c’est insupportable.
Le pimousse a un p’tit coup de mou, et, comme dans Molière, se demande : “mais que diable suis je venue faire dans cette galère ?”
La “galère” justement (si j’ose m’exprimer ainsi), elle, n’est que source de satisfaction.
Kouunji tient remarquablement bien la mer, ce bateau est vraiment marin. Il répond bien à la barre, et même légèrement surtoilé, il tient son cap et nous mène vers notre destination à une vitesse très honorable, puisqu’un rapide calcul à l’arrivée nous confirmera qu’on a fait une moyenne de 8 noeuds.
Ce qui est moins qu’une péripatéticienne de bonne renommée, mais tout de même...
C’est en fait très bien compte tenu des conditions une nouvelle fois difficiles que nous avons eues.
Puis, au beau milieu du canal de Majorque, le vent adonne, ce qui signifie, dans le langage des marins, qu’il tourne dans le bon sens et qu’il devient un chouïa plus favorable. On en profite pour modifier notre cap, et au lieu de subir la houle (on a quand même des creux de trois mètres) on la surfe, et du coup on se fait des pointes à 12 noeuds, et on se prend l’espace de quelques heures pour des champions de windsurf...!
Le pimousse retrouve le sourire, jusqu’à ce que le vent refuse à nouveau, et qu’on se retrouve une fois encore remués dans tous les sens...!
Foutue Méditerranée ! Le vent est à nouveau changeant, tout est désordonné, les vagues arrivent de toutes parts, c’est vraiment ch... (je reste poli, j’ai mis trois petits points...)
Malgré cela nous tenons notre cap et le capitaine, voyant que le pimousse ne tiendra pas une nuit en mer dans ces conditions, décide de faire cap sur Ibiza, et d’aller gagner un abri où nous prendrons un repos bien mérité.
Le problème, c’est qu’on va arriver de nuit dans un endroit qu’on ne connait pas du tout, et qui est constellé de feux divers et variés, autant de signes qui nous disent que des dangers, il va y en avoir !
Le capitaine prend connaissance des cartes, des feux, et de la route dans ses moindres détails, afin - contrairement à la cigale - de ne pas se trouver fort dépourvu quand la bise fut venue...!
Allez, maintenant on vous la fait façon capitaine de cargo :
Cap au 210, nous débordons l’île Tagomago, au NE d’Ibiza, signalée par un feu à secteurs clignotant blanc deux éclats période 2,5 secondes.
Nous laissons à tribord la losa Santa Eulalia, signalée par un feu à éclats blanc deux éclats, visible à 5 milles nautiques, d’une période de 5 secondes, et une bouée de danger isolé (noir rouge noir).
Cap au 215 en prenant soin d’éviter à tribord Llado Norte et Llado Sur, deux îlots rocheux qui en ont envoyé plus d’un par le fond (oups...)
Enfin, cap sur Isla Grossa (feu isophase blanc) avec comme amer remarquable la forteresse d’Ibiza.
Parer à bâbord Dado Grande, danger isolé marqué par une bouée BRB (feu à éclats rouge visible à 5 milles nautiques, 2 éclats toutes les 7 secondes).
Arrivée à l’entrée du port, qui dans cette région du monde, est marquée comme partout ailleurs par un feu vert à tribord, et un feu rouge à bâbord.
L’entrée, on ne peut pas la rater, vu qu’elle est grande comme deux stades de rugby, et que la forteresse, qui la surplombe, passe aussi inaperçue qu’un crocodile dans une maroquinerie...!
On s'est quand même payé un beau coucher de soleil sur Ibiza. Jugez par vous même, lecteurs ! Vous jugerez également de la mine un tantinet fatiguée du pimousse après cette traversée éprouvante !
On se trouve une place là où on peut, vu que les officiels du “puerto” sont aux abonnés absents (mais ils seront bien présents le lendemain matin pour nous faire payer l’amarrage...) et on a la satisfaction de tomber sur des pendilles dignes de ce nom, qui nous permettent de nous arrimer convenablement, et de passer une nuit tranquille, malgré un vent terrible qui s’est levé juste après notre arrivée et qui ne cessera pas...
Putain de Méditerranée...!