26 - Le syndrome du Tagada
Vous vous rappelez sûrement ce manège un peu crétin qui ressemblait à une gigantesque assiette (rouge la plupart du temps) dans laquelle on prenait place, et qui ensuite remuait dans tous les sens, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne assis sur la banquette qui faisait tout le tour de cet ORNI (Objet Remuant Non Identifié) ?
Eh bien nous, qui sommes de petits veinards, on a eu droit à une séance de Tagada de... douze heures non stop !
Pourtant, on avait attendu sagement à Ibiza que la météo s’améliore, que les conditions soient bonnes pour naviguer vers notre prochaine destination, bref, on avait suivi scrupuleusement les recommandations du Manuel du Parfait Navigateur.
On avait seulement oublié de prendre en considération le fait qu’après trois jours de vent violent, la mer allait être un peu courroucée. En même temps, ça se comprend : quand dans un vieux couple, l’un des deux est de mauvais poil pendant plusieurs jours, ça rejaillit nécessairement sur l’humeur de l’autre.
Ce ne sont pas nos lecteurs mariés depuis plusieurs années qui nous démentiront...!
Le vent, qui avait fait son intéressant, céda donc le pas à la mer qui décida qu’elle ne pouvait pas être en reste, et se mit en tête de rappeler aux humbles navigateurs que nous sommes que si son mari n’avait pas daigné nous laisser passer depuis plusieurs jours, elle était parfaitement en mesure d’en faire de même, ce qu’elle s’échina à nous démontrer, en créant tout spécialement pour nous une houle aussi désordonnée que le cerveau d’un énarque...
C’est vous dire le bordel sur les flots !
Nonobstant l’acharnement de la mer à nous compliquer la tâche, et l’aide inattendue de son mari le vent qui - sans doute pour obtenir les faveurs de sa douce le soir venu, lui fila de l’aide superflue - nous fîmes route dans une mer chaotique, surfant dans des creux de trois mètres, en faisant un près le plus serré possible.
Comprenez qu’on essayait de remonter au vent, vu que notre route directe était au 250, mais que le vent nous permettait tout juste de filer au 220. Bref, il y avait trop de Sud dans notre Ouest.
Une parenthèse pour les lecteurs étrangers à la navigation, pour décrypter ce que nous venons de vous expliquer.
Imaginez un cercle au centre duquel vous vous trouvez. Vous regardez vers le haut du cercle : c’est le 0. C’est le Nord. A votre à droite, à un quart de tour donc, se trouve le 90, à l’Est. Derrière vous, c’est le 180, donc le Sud, et à votre gauche, c’est le 270, donc l’Ouest.
Ainsi, quand nous voulions faire cap au 250, on voulait aller presque à l’ouest (le 270).
Mais on ne pouvait progresser au mieux qu’au 220, soit plus au Sud qu’on ne l’aurait souhaité.
Voilà, maintenant, vous savez parler marin...! C’est bien, surtout pour Yves...!!!
(note de l’éditeur : le capitaine disjoncte un peu, et oublie que personne ou presque ne sait que Yves Marin est son beau frère...).
Revenons à nos moutons. On essaye désespérément de remonter au près vers la côte espagnole, et cela pour trouver un abri. Ah oui, parce qu’on ne vous a pas dit : on est jeudi, et samedi, une tempête est annoncée sur notre zone. On ne peut donc pas descendre directement vers Gibraltar, faute de quoi nous serions au beau milieu de cette chierie de Méditerranée lorsque la tempête pointerait le bout de son nez...
Nous sommes un peu timides et ne souhaitons pas vraiment rencontrer cette tempête que nous ne connaissons ni des lèvres, ni des dents...!
On fait du près et, devinez ce qui se passe lorsqu’on navigue à cette allure ?
Encore une parenthèse pour les lecteurs néophytes. Une allure, ce n’est pas une vitesse, mais l’orientation du bateau par rapport au vent. Le près, c’est quand on est près du nez du vent, qui souffle de là où on veut aller. C’est merdique, le bateau tape, ça bouge beaucoup et... alors...? Qui devine ?
Et bien... on dérive ! Eh oui... Quand on essaye de remonter au vent, même si on ne s’en rend pas compte, on avance en crabe, et le vent contraire certes permet au bateau d’avancer mais en même temps il le pousse du côté inverse où il veut aller.
Tant et si bien qu’après quatre heures de près serré, on a tellement dérivé qu’il faut tout affaler et faire route au moteur...
Piètres marins, nous direz vous ? Peut être pas...
Car, si vous suivez, on vous rappelle qu’il faut qu’on regagne un abri illico presto, dans la mesure où la tempête annoncée - c’est une certitude - ne nous posera pas un lapin. Que voulez, vous, c’est comme ça, les tempêtes honorent leurs rendez vous...
Alors, un p’tit coup d’oeil sur la carte nous dit que le port le plus proche, c’est Moraira, 45 milles au Nord d’Alicante. Bon, ben, si c’est le plus proche, on y va !
Yanmar et Yanmar sont mis à contribution, et ils accomplissent avec dévotion la mission qui leur est confiée, tandis que le capitaine et le pimousse, le moral un peu en berne et les fessiers endoloris par les soubresauts incessants du bateau, pestent contre cette foutue météo qui s’acharne à être défavorable.
Car évidemment, le vent décide de nous regarder en face, et on a droit à un brushing “tout en arrière” en règle !
Bref, c’est la m... absolue !
Le capitaine a même pris quelques paquets de mer en pleine poire, il est trempé et doit se faire sécher les petons !
Après deux heures à ce régime, le constat est édifiant. On progresse peu, et le vent ne cesse de monter. 35 noeuds en pleine gueule, heureusement que nos moteurs sont à la hauteur !
Une fois encore, on va arriver sur une côte inconnue, de nuit, avec des conditions météo épouvantables. Tout de même un peu dangereux, hein ?
Mais surtout chiant, gonflant, fatigant, harassant, lassant, énervant, exaspérant, éprouvant, abrutissant...
Vous notez que le capitaine connait plein de mots qui terminent par “ant”...!
Notre seule vraie joie du jour sera à la fois inattendue et brève. Deux dauphins viennent parader devant nos étraves. Ils sont super mignons. Ils sont petits, ils ont le ventre tout blanc, mais ils s’en donnent à coeur joie, pendant quelques minutes, juste sous nos yeux ébahis, passent sous le bateau, se montrant tantôt à bâbord, tantôt à tribord, ils jouent avec nous, multiplient les cabrioles, se laissent dépasser, puis nous doublent. Leur taille modeste nous laisse penser que ce sont deux jeunots, insouciants, qui sont juste venus nous dire : “allez les amis, ne vous découragez pas, il y a aura des jours meilleurs...!”
Ca booste notre moral et nous permet de tenir les quatre heures suivantes, sous les embruns, le vent toujours contraire, la houle déchaînée, et d’atterrir enfin trempés comme des soupes à Moraira, où, une fois amarrés, nous prenons une douche bien chaude, un bon repas chaud, et où nous goûtons aux joies d’un sommeil réparateur...!
Ouf !