52 - On a du bol
Ce titre n’a d’autre objet que d’apprécier sous le meilleur angle qui soit une situation qui, au fond, est assez déplaisante.
On dresse le tableau, ok ?
Dans notre petit esprit, une fois arrivés aux Canaries, nous allions jouir d’un soleil ininterrompu, de vents plus légers et par conséquent de conditions de navigation qui nous inciteraient à ne plus nous arrêter jusqu’aux B.V.I., c’est à dire les British Virgin Islands, ce qu’on peut traduire sans crainte d’être inexact par les Iles Vierges Britanniques.
Aparté géographique : on précise que ce sont les Vierges Britanniques, car il existe aussi les Vierges Américaines. On peut déplorer qu’il n’existe pas de Vierges Françaises...
Voilà deux jours que nous sommes aux îles Canaries, qui tirent leur nom non pas des oiseaux comme on pourrait le penser, mais de grands chiens errants qui la peuplaient jadis (chien se dit “canis“ en latin), et un jour et demi qu’il fait un temps... de chien !
Logique, rétorqueras tu, ô lecteur sagace !
Peut être, mais fort déplaisant. Le vent souffle de façon anormalement forte pour cette saison, il va lever une mer chaotique, de sorte que notre départ, on le sait déjà, se fera dans des conditions que seul un marin dérangé du ciboulot qualifierait de bonnes.
Par ailleurs, même si notre bronzage est déjà fort honorable (pour un mois de février), il est vain d’espérer l’améliorer dans un avenir immédiat, puisque le ciel est aussi gris que la mine d’un fonctionnaire de l’administration fiscale...
L’heure est donc, une fois de plus, aux préparatifs (il y a toujours quelque chose à faire sur un bateau, surtout si on est deux...), et nous allons conforter la réserve de victuailles du bord.
En effet, naviguer rime avec simplicité.
En mer, les plaisirs sont rares, et basiques. Mais intenses...
Il y a avant tout un sentiment indescriptible et incroyablement fort de liberté. Où que ton regard se porte, rien ne t’interdit d’y aller... Aussi longtemps que tu veuilles naviguer, rien ne t’empêche de continuer... Aussi loin que tu souhaites te rendre, il t’appartient seul de décider de ta destination...
Les paysages ont un pouvoir quasi hypnotique, et la mer a cette étrange capacité de fasciner celui qui sait l’observer. Pas un endroit en mer qui ressemble à un autre, parce que l’eau, parfois noire et menaçante, parfois grise aux reflets de mercure, parfois d’un bleu apaisant, absorbe le marin qui ne fait plus qu’un avec elle.
Il n’est plus qu’un minuscule individu perdu sur une immensité liquide dont la puissance impose le respect et l’humilité.
Le soleil, bien sûr, est un compagnon de route privilégié, et il magnifie tout, comme les dauphins, les oiseaux, qui traînent toujours dans le sillage du bateau dans l’espoir d’y dénicher une maigre pitance...
Manger, précisément, est un des grands plaisirs de la mer.
Quand les conditions le permettent, faire une pause gastronomique est un luxe inouï. Ca permet de reprendre des forces, et Dieu sait qu’on en a besoin lors de longues traversées, ça réchauffe, ça réconforte, ça apaise.
Il est donc vital d’avoir à bord de quoi se faire plaisir quand on peut le faire. Et puis il faut prévoir “large”, parce que si la transat doit en principe durer trois semaines, des conditions météo défavorables peuvent sans peine allonger le périple d’une petite semaine...!
Le capitaine s’est lancé depuis quelques jours dans des calculs savants, et nous vous soumettons le problème arithmétique dans son ensemble.
Sachant que la traversée de l’Atlantique va durer approximativement 21 jours, qu’il est nécessaire de faire deux repas normaux par jour, qu’il y a deux personnes à bord et que se faire un bon p’tit apéro de temps en temps est fort appréciable, calculez le nombre de paquets de cacahuètes, de saucissons, de bouteilles de rosé et de canettes de Coca nécessaires à un voyage harmonieux...!
Mine de rien, ça fait pas mal de cahouètes et de sauciflard ! Au moins 2,50 mètres !
Plus sérieusement, il faut prévoir de quoi faire au minimum :
21 jours x 2 repas x 2 personnes = 84 repas
On va compter 100 repas pour avoir de la marge !
De surcroît, il faut stocker des aliments qui se conservent bien, longtemps, qui sont savoureux, qui se préparent facilement (tu ne fais pas mijoter un coq au vin pendant cinq heures en mer), et assurer à tes papilles gustatives la diversité à laquelle elles peuvent légitimement prétendre, bref, voilà de quoi s’occuper un moment pour faire la liste des courses...!
Tiens d’ailleurs, on y va de ce pas, les faire, nos courses !
Car, si la sénilité t’a épargné, ô toi grand fan du blog Kouunjiesque, tu te rappelles sans doute que le titre de cet article est : “on a du bol”.
La chance, en l’occurrence, est d’avoir un jour de plus pour peaufiner nos préparatifs pré-transat. Jour que nous allons mettre à profit pour assurer le bien être de nos estomacs de marins dans les semaines à venir !
Pour la détente, il y a aussi la lecture, et le pimousse dévore les bouquins comme le capitaine le saucisson...!
Là aussi, heureusement qu’on a prévu large, ce d’autant que dans les contrées reculées où nous sommes, il est assez rare de dénicher des livres rédigés dans un dialecte qui nous soit intelligible.
Quand tu voyages, c’est là que tu regrettes de ne pas être polyglotte.
Et tu te dis qu’en terminale, au lieu de choisir la place au fond de la classe près du radiateur, tu aurais mieux fait de te mettre au premier rang, supporter les sarcasmes de la prof d’espagnol avec le stoïcisme d’un moine Shaolin, plutôt que d’être obligé, pour te venger de ses insupportables réflexions, en dépit de tes bonnes notes, de lui coller toutes les serrures de sa bagnole à la Super Glue 3, et de l’avoir prise en photo au moment fatidique où, à quatre pattes, elle entrait dans sa caisse par le coffre !
Les plus futés auront compris que ça, c’est du vécu ! En tout cas, ça a drôlement soulagé la conscience du capitaine d’avoir confessé l’un de ses péchés de jeunesse...!
Péché qui, à l’époque, a sacrément fait marrer tout le bahut !