71 - Panne d'alizé
23 février 2013
Fallait bien que ça arrive... Après des débuts plus qu’honnêtes, et à certains moments tonitruants, Kouunji rame, puisque le vent a mis les voiles !
Elle est bien bonne, celle-là !
Le début de la nuit a été bon, il suffisait de voir le sillage de Kouunji pour comprendre qu’on avançait bien, et même très bien.
Mais, vers une heure du mat’, le vent s’est dit qu’il irait volontiers souffler en d’autres endroits, et il nous laisse choir comme de vieilles chaussettes.
Tu connais l’adage, hein, lecteur à la comprenette musclée : l’intelligence, c’est l’adaptation.
Plutôt que de maugréer, on règle les voiles comme on peut et... on se glisse à nouveau dans le plumard !
Six heures plus tard (...) on se réveille en ayant parcouru 30 milles, ce qui nous fait une moyenne de 5 noeuds. Avec cette pétole, c’est honnête, contrairement à un homme politique !
Le réveil est maussade, car c’est la grisaille. Le pimousse dit qu’il va rester toute la journée au lit...! Le capitaine en profite pour lui rappeler que, depuis notre départ, on a eu en tout et pour tout une toute petite ridicule demi-journée de pluie, trois ou quatre jours nuageux, et que le reste du temps, c’était du soleil à gogo...! Et 30° depuis 10 jours...!
Le pimousse admet, retrouve le sourire, se lève et se tape un bon p’tit déj !
Si par hasard on a des lecteurs qui vivent à Lille ou dans une région réputée pour son manque d’ensoleillement, on s’excuse de remuer le couteau dans la plaie. On s’excuse aussi auprès de ceux qui se gèlent les claouies dans l’hiver métropolitain...!
On en profite pour suggérer à ceux dont la condition ne leur convient pas d’en changer, râler tous les jours ne sert à rien, ce qu’il faut, c’est agir !
Comme disait le slogan publicitaire de Nike qui était (pour une fois) d’une grande pertinence et d’une infinie sagesse : just do it ! (on n’est pas sponsorisés par Nike non plus, hélas, sinon on leur aurait fait cracher un max de dollars, à ces Ricains !)
Et oui ami lecteur : juste fais le !
Comme nos amis bouddhistes l’ont fort bien compris, l’essence de la vie, c’est l’impermanence : rien ne dure, jamais. Les jours passent, les saisons, les années, les humeurs, les relations, tout est voué à un perpétuel changement. Même la mort n’est pas éternelle, puisque la vie la précède nécessairement...
Bref, on se dit que notre pote l’alizé reviendra souffler dans nos voiles tôt ou tard, et que ça ne sert à rien de se mettre la rate au court-bouillon en l’attendant.
Ce qui rappelle la pensée de Tchouang-Tseu, un philosophe chinois qui sévissait bien avant le premier hippie qui a eu du succès, notre pote Jésus-Christ, et qui disait : “lorsque l’esprit connaît la tranquillité, il soumet l’univers tout entier.”
Après cette parenthèse hautement philosophique, le capitaine va essayer de pêcher un poisson frais pour midi.
Bon, lecteur, on sait que tu ne vas pas croire ce qui va suivre, mais on s’en balance, parce que nous, en mer, on a strictement aucun intérêt à raconter des bastiaises, et si tu ne t’es pas imprégné de cette idée, lis autre chose que ces lignes !
Après avoir rédigé les précédentes, le capitaine s’empare de sa canne à pêche, y accroche l’hameçon adéquat, et met la ligne à l’eau, avec l’espoir que cette première pêche soit fructueuse.
A peine le leurre est-il en place qu’aussitôt, le moulinet démarre en trombe.
Le capitaine se dit qu’il a oublié de mettre le frein, c’est dire de coincer le moulinet pour que le leurre reste à une distance donnée du bateau. Vérification du frein immédiate. Le frein est bien mis ! C’est un poisson qui vient de mordre ! Alors que le leurre est à l’eau depuis 10 secondes !
S’ensuivent quelques minutes d’un combat inégal, au terme duquel le capitaine sort de l’eau une petite (toute petite) dorade coryphène.
Le capitaine ne fait pas de quartier, et la dorade finit aussitôt en filets préparés à la tahitienne.
Ce qu’il peut être cruel et sanguinaire, parfois, le capitaine !
Le pimousse est drôlement content, parce que déguster un poisson savoureux qui sort à peine de l’eau, franchement, tu peux difficilement faire mieux comme repas en mer !
En plus le vent s’est remis à souffler ! Putain, on va finir par l’aimer, cette interminable transat !
D’ailleurs, au point de 16 heures, une surprise est là. Bien que nous ayons eu le sentiment de progresser à la vitesse d’une limace unijambiste, nous avons tout de même parcouru 155 milles dans les dernières 24 heures, ce qui ne manque pas de satisfaire le capitaine qui s’attendait à beaucoup moins.
Heureux est celui qui sait se contenter de peu.