87 - Ecoeurement
11 mars 2013
La nuit a été éprouvante, et particulièrement irritante.
Le vent n’a pas cessé de tournoyer, et de nous donner régulièrement de faux espoirs, jusqu’à ce qu’on comprenne qu’il se foutait ouvertement de nous.
Fidèle à sa ligne de conduite tendant à nous compliquer la vie, il est resté résolument contraire, nous obligeant à tirer des bords toute la nuit.
Mais, il aurait été trop simple que nous n’ayons que ça à faire. Alors, pour corser le truc, le vent a décidé qu’il disparaîtrait de temps en temps, pour réapparaitre dans une direction opposée un peu plus tard.
Le pimousse ayant grand besoin de sommeil, le capitaine s’est donc attelé à cette tâche ingrate, et, les conditions aidant, il a sans doute du battre le record du monde de virements de bord effectués en une nuit. Faudra en parler au Guinness...!
Le problème, c’est que le capitaine a également besoin de sommeil, et, en dépit de sa volonté forcenée de faire avancer le bateau dans la moins mauvaise des directions - car on dérive grave - il se déclare aux abonnés absents sans même s’en rendre compte au beau milieu de la “noche”, comme on dit à Madrid.
Ce qui lui vaut le plaisir d’être réveillé par un pimousse vigilant, à l’oreille bigrement affûtée, et qui lui dit d’une voix suave et aussi douce que le miel de Sylvie, notre amie d’Estoher : “mon coeur, c’est quoi qui sonne ?”
Ce qui sonne, c’est l’alarme du pilote automatique, que le capitaine n’a même pas entendue, pour cause de fatigue extrêmement extrême (!), pilote qui a décroché parce que le vent lui-même s’est encore taillé la malle !
Bref, ça dure comme ça toute la nuit, et au matin, le bilan, comme la pilule, est amer : on a bataillé durant 16 heures pour avancer de... 40 milles !
Et encore : comme suivre une route directe est désormais impossible, nous nous sommes considérablement écartés de notre route, et notre progression réelle ne va pas au-delà de 30 milles...!
Autant te dire, lecteur qu’on espère compatissant, qu’on en a soupé de la navigation et de ses aléas. Parce qu’encore une fois, que tout ne soit pas rose : ok ! Mais à ce point de merdasserie (c’est pas mal comme mot nouveau, ça...), franchement, ça a de quoi nous foutre le moral dans les chaussettes, même si on n’en porte plus depuis les Canaries !
On a tellement les nerfs de cette météo hostile qui nous rend la traversée vraiment insupportable certains jours qu’on s’est surpris à avoir envie de lacérer les voiles à grands coups de couteau, et à pulvériser la coque à grands coups de marteau ! Véridique !
Seulement, le pauvre Kouunji n’y est pour rien, et puis, déjà que c’est compliqué avec un bateau en parfait état de marche, on n’ose imaginer ce que serait cette transat si notre navire ne nous donnait pas entière satisfaction.
Pourtant, il nous sort par les yeux, et on n’a plus qu’une seule envie : en descendre !
La faute - encore une fois - à cette météo exécrable, qui nous impose des conditions dures, inconfortables, usantes, et qui ralentissent considérablement notre progression.
On en a ras le bol ! Voilà, c’est dit !
Au matin, le vent est toujours contraire, on tire donc des bords. Pour que tu mesures, lecteur chéri, le degré de notre énervement et de notre frustration, imagine que tu roules sur une autoroute (ce qui laisse augurer des lignes droites interminables et des vitesses conséquentes), et que, au beau milieu de cette autoroute, on t’impose de faire demi tour, et de progresser en marche arrière, alors que l’autoroute elle même, subitement transformée en chemin défoncé, tourne dans tous les sens...!
Et bien voilà, c’est un peu ça qui nous arrive. Tu comprends que ça énerve, hein ?
Bref, la chienlit continue, et nous relevons 75 milles de mieux au point de 16 heures, ce qui n’est pas terrible du tout, surtout si l’on considère que l’on s’est bien écartés de la route directe, et que, tôt ou tard, les 25 milles en trop que nous avons faits vers le Sud, il faudra les refaire vers le Nord. Quand ? C’est une bonne question !
La réponse est : quand ce putain d’alizé de merde voudra bien prendre la direction qui est la sienne, c’est à dire quand il soufflera VERS notre destination, et pas DEPUIS notre destination !
En tout cas maintenant, le capitaine est mûr pour se prendre un petit bain, because la ligne de la canne à pêche, au gré des innombrables virements de bord qu’il a fallu faire et refaire aujourd’hui, s’est prise soit dans l’hélice du moteur bâbord, soit dans le safran, et il est donc impossible de faire du moteur (et donc de l’électricité) sans avoir réglé ce problème préalablement.
On immobilise donc le bateau, et le capitaine pique une p’tite tête pour aller voir tout ça de près ! Tiens...? Plus de fil...? Le pimousse, avec son oeil de lynx, repère que ledit fil, qui a sans doute eu peur de la réaction du capitaine, s’est décroché de lui-même ! Il suffit d’actionner le moulinet, et tout rendre dans l’ordre ! Ouf !
Fin de journée dé-gueu-las-se, avec une mer désordonnée, et encore du près, du près, et toujours du près, puisque ce foutu vent ne se décide pas à tourner.
Ca laisse présager une super nuit, ça...