171 - Gendarme couché
1er juin 2013 - Chatam Bay - Union - Les Grenadines
Ca y est, c’est décidé : on ralentit ! Comme toi dans ta bagnole quand tu arrives à proximité d’une école et qu’un gendarme couché t’impose de réduire ta vitesse sous peine de bousiller tes amortisseurs.
Nous, ce qu’on va bousiller, c’est notre voyage, si on continue à toute berzingue !
Plus le temps passe, et plus on se rend compte qu’on a été trop vite, beaucoup trop vite. Il aurait fallu passer bien plus de temps dans tous les endroits que nous avons visités, car du coup, notre périple demeure un peu superficiel, et à force de tout survoler, on ne découvre pas grand chose.
La saison des cyclones, qui commence officiellement aujourd’hui, a justifié ce rythme soutenu, et on n’avait pas le choix. Hélas...
Une fois n’est pas coutume, il faut modérer ces propos, car des découvertes, nous en avons fait, des rencontres aussi, mais rien de vraiment marquant ou d’inoubliable.
Et puis ce n’est pas si simple. La preuve aujourd’hui. On a pris tout notre temps pour déjeuner, dans un endroit de rêve, face à une plage de rêve, puis on a déambulé sur le sable, pour arriver près d’un lolo tenu par des blacks qui nous font de grands signes pour qu’on se joigne à eux.
Et bien, pourquoi pas ? Après tout, qu’avons nous à perdre ?
Le capitaine glisse néanmoins sa montre dans sa poche par prudence, planque l’appareil photo dans l’autre poche, et nous approchons du groupe de joyeux drilles.
Leurs yeux et leurs haleines nous démontrent que le plus clair de leur temps est consacré à consommer des substances qui se boivent ou se fument, c’est selon...
On fait les présentations, on sort de grosses conneries parce que l’un d’entre eux est aussi chevelu que Kojak, bref, c’est bon enfant.
On s’attable pour boire un coup, mais soudain le courant ne passe plus aussi bien... Que se passe-t-il...?
On essaye vainement de discuter un peu avec eux, de savoir comment est la vie à Union, bref, de les connaître mieux. Mais ça coince... Pourquoi ? Pourtant, les Français jouissent ici d’une très bonne image, puisque les gars se rappellent que, il y a quelques siècles, ce sont nos ancêtres qui ont aboli l’esclavage et ont défendu les locaux contre ces enfoirés d’Anglais, qui voulaient récupérer l’île et les refaire bosser gratos !
Mais, malgré ce - très - bon point, on sent, malgré nos efforts, qu’on ne sera jamais potes avec ces gars là.
L’un d’entre eux fait signe au pimousse de le suivre à l’arrière du troquet. Ni une ni deux, le capitaine lui emboîte le pas, car il n’est pas question de laisser le pimousse seul avec une bande de blacks certes sympathiques, mais à moitié défoncés et qu’on ne connait que depuis 10 minutes et 30 secondes...!
La vigilance du capitaine est injustifiée. Il retrouve son pimousse les yeux écarquillés devant 4 énormes langoustes qui cuisent dans un faitout énorme, bien que la saison de la pêche à la langouste soit finie depuis un bail, celles qui mijotent sont donc des produits de contrebande...!
Si on en veut, y’a qu’à demander ! Et surtout allonger les dollars !
Et voilà bien tout le problème : les dollars. Qu’il soit d’ici ou des States, le dollar est roi, et il gouverne les rapports entre les hommes. Entre les marins et les locaux. Entre les riches et les pauvres. Entre les blancs et les noirs.
On prend conscience à ce moment précis que, même si on est animés des meilleures intentions du monde, même si on n’est pas racistes pour deux sous, même si on est disposés à faire ami-ami avec n’importe qui, les clivages qui existaient il y a des siècles sont toujours d’actualité.
Nous, qui sommes marins, riches et blancs, on sera toujours séparés par un fossé gigantesque des locaux, pauvres et noirs.
Alors avant que ces gars-là deviennent nos potes, y’a du chemin à faire, et nous craignons que ce chemin soit avant tout économique...
Dommage, non ?
On s’esbigne vite fait, en serrant les louches et avec un petit pincement au coeur, parce qu’on aurait bien voulu faire plus ample connaissance, selon la formule consacrée, mais c’est ainsi.
La soirée est calme, le mouillage encore plus, et si ce n’était les 28 grains qui nous tombent sur la tête, on se croirait au paradis.
Les photos du jour te le confirment, non ?