347 - Plaisir fugace, calvaire durable
29 novembre 2013 - Black Point - Norman’s Cay - Exumas - Bahamas
Après la halte de la veille, réparatrice à souhait, nous entamons cette nouvelle journée pleins d’entrain, ce d’autant que le ciel est plus clair, et le vent plus calme.
Il reste impossible de prendre la météo avec notre téléphone satellite. Scrogneutedjeu...!
Mais le “bad weather” comme ils disent ici semble passé, il est donc grand temps de poursuivre notre route, sinon on va rater Sylvie, elle sera chafouine, et on n’aime pas que les gens qu’on aime soient chafouins.
Il y a 18 noeuds de vent, idéal pour avancer vite sans être remués, et c’est effectivement ce qui se produit pendant les deux premières heures de notre nav’.
Kouunji file à 9 noeuds (!) car le vent a fraîchi (25 noeuds), et il se permet une telle performance avec deux ris dans la grand voile et le foc à moitié enroulé.
Quel avion, ce Kouunji ! A ce rythme, on va mettre moitié moins de temps que prévu pour arriver à destination.
Mais le titre a tué dans l’oeuf le suspense, puisque tu sais déjà, lecteur qui n’a pas un QI d’huître, que ces conditions n’ont pas duré.
A peine devons nous lofer un chouïa pour suivre notre cap que le vent refuse, et surtout, surtout, se met à souffler avec une violence inouïe.
30 noeuds établis, quelques rafales à 35 et même 38 noeuds, tout ça au près serré, autant te dire que ça déménage. La mer est courte et hachée, cassante, et toutes les deux secondes, l’étrave sous le vent disparait sous l’eau...
Aïe... Ca rappelle de mauvais souvenirs, ça... Très mauvais, même...
Une heure à ce régime a tôt fait de nous ramener les pieds sur terre : on rêvait de surfer à 9 noeuds jusqu’au bout, en fait on tape sans arrêt dans la houle heureusement peu creuse puisqu’il n’y a pas de fond, mais on galère pour progresser.
Et le vent ne mollit pas. 30-35 noeuds, parfois 40, le bruit est infernal, et ça ne fait qu’empirer. Orages, pluie, vent, les éléments se déchaînent.
Une fois de plus et face à tant d’adversité, le Pimousse craque. Comment pourrait-il en être autrement ? La météo exécrable et totalement aléatoire de ces derniers jours joue avec nos nerfs et nous use.
Il devient difficile - voire impossible - de rallier notre objectif, il va falloir revoir nos prétentions à la baisse. Arrivera-t-on jamais à Nassau un jour ?!
Cette idée devient impérative lorsque nous constatons que l’eau a une nouvelle fois envahi les fonds. Mais c’est encore pire que précédemment !
Il y a un mètre d’eau dans le flotteur bâbord !
Le scénario semble être toujours le même : le puits de chaîne se remplit sous l’effet combiné des embruns et des vagues qui submergent l’étrave, les reniflards saturent et n’évacuent pas assez vite, ensuite de quoi l’eau passe - via les conduits électriques - dans le compartiment suivant, qui se trouve être sous la couchette avant bâbord, et envahit les fonds, jusqu’à ce que, une fois pleins, elle poursuive son chemin jusqu’au milieu du bateau, et remplisse consciencieusement tous les fonds.
Il suffit de voir l’allure de Kouunji sur les flots pour se rendre compte que la situation est vraiment grave : l’étrave bâbord est totalement enfoncée sous l’eau, tandis que l’arrière du flotteur tribord reste 50 cm au-dessus de l’eau !
On met les pompes en route, mais rien n’y fait : on embarque trop d’eau, malgré le débit de la pompe (1800 litres/heure), le niveau ne baisse pas.
Une seule solution : changer de cap pour ne plus enfourner comme nous le faisons, et stopper l’hémorragie aqueuse.
Un rapide examen de la carte nous apprend que les abords de Norman’s Cay (une île privée) sont dégagés de tout obstacle. Ca tombe bien, c’est l’abri le plus proche.
Enfin... abri... disons que c’est là où on pourra mouiller sans être trop remués et qu’on pourra écoper pour éviter de couler.
Car c’est bien ce qui nous attend si on ne prend pas des mesures radicales.
Toutes voiles affalées, on lance les jumeaux Yanmar, qui heureusement répondent présent. Il nous faut plus d’une heure pour faire les trois milles qui nous séparent de la côte, puisque le vent n’a pas décidé de nous faciliter la tâche, et continue de nous envoyer 30 noeuds contraires...
Une fois ancrés, l’ampleur des dégâts nous laisse pantois : dessal’ à nouveau submergé, l’eau a même failli remonter jusqu’aux batteries qui sont de surcroît surélevées sous la couchette arrière (c’est te dire le niveau d’envahissement de l’eau !), le code D, qu’on a pourtant rentré dès que le vent a fraîchi, est sérieusement déchiré, l’eau s’est également infiltrée dans le carré, et - le pire de tout - a même inondé la table à cartes, à la faveur d’un joint au Sika tout pourri qui est... d’origine !
On éponge tout ça avant que le convertisseur et le lecteur de carte disjonctent, parce que déjà que la situation n’est pas brillante, il vaudrait mieux ne pas en rajouter.
Jusqu’à ce que la nuit tombe, on pompe, on écope, on éponge, on sèche, mais la pluie fait des retours fréquents, la houle ne se calme pas, à l’image du vent qui a résolument décidé de nous faire ch... jusqu’au bout.
Bref, cette journée aura été un vrai calvaire. Temps absolument pourri, éléments contraires et déchaînés, nouvelle voie d’eau et nouvelles avaries, crises de larmes répétées pour le Pimousse excédé qui - à fort juste titre - maudit le bateau et le jour où il a décidé d’embarquer, et un certain abattement du capitaine qui se demande s’il n’y a pas quelqu’un quelque part, avec des petites poupées à notre effigie, qui plante des aiguilles dans tous les sens et balance des verres d’eau à travers la bouille desdites poupées...
Une chose est sûre : naviguer, on en a ras le bol !