491 - Conseils aux voyageurs (ou article différent)
1er - 7 octobre - Rikitea - Mangareva - Iles Gambier
1er octobre
Comme on est soucieux de ne pas te lasser avec notre prose qui pourrait devenir répétitive, on a décidé de changer notre fusil d’épaule et de te détailler d’autres aspects du voyage au long cours que ceux qu’on a pris l’habitude de te narrer dans ces lignes sublimes.
Après tout, les requins, les coraux, les cocotiers, tout ça est très abstrait pour toi, voire abscons, et l’hiver approchant en métropole, tu nous reprocherais de vouloir te faire bisquer.
Voici donc nos conseils aux voyageurs, qui s’adressent à ceux qui voyagent loin... et longtemps.
Un voyage, en effet, ça n’est pas partir dix jours avec un tour-operator dans un bled paumé, coller ton cul dans un hôtel au bord d’une piscine, aller une fois au marché local et revenir bronzé en disant avec la bouche en cul de poule et le petit doigt en l’air : “ces gens là ne vivent pas du tout comme nous...!”
Il faut donc bien s’entendre sur la définition du voyage.
Le voyage, le vrai, c’est celui qui te coupe de tes racines, de ta famille, de ton foyer, de tes amis, qui créé le manque, qui dure plusieurs mois, voire plusieurs années.
C’est un exil volontaire, une coupure dans ton existence que certains - les plus pessimistes ou les plus résignés - voudraient toute tracée.
Une opportunité que tu t’offres - au moins pendant un temps - de vivre autrement. Et surtout, librement.
Et bien ce voyage là, lecteur, on te souhaite d’en vivre un, au moins une fois dans ta vie.
Les rémoras acquiescent….
2 octobre
Toutefois, si un périple autour du monde est riche d’aventures et de découvertes, il est également riche en désillusions.
En premier lieu, figure l’oubli dans lequel tu sombres inexorablement, les amis, omniprésents durant les première semaines, s’évaporent peu à peu, et rares sont ceux qui entretiennent avec toi des relations qui te sont de plus en plus chères, car de plus en plus rares.
Selon l’adage : loin des yeux, loin du coeur...
Tu t’étonneras, au fil du temps, de la froideur des courriels sporadiques que t’adresseront ceux dont tu croyais l’amitié indéfectible.
Tu seras surpris par la vitesse à laquelle on t’oublie.
Et c’est un paradoxe assez criant : plus le temps passe, et plus tes amis te manquent. Parallèlement, plus le temps passe et moins ils sont présents.
Ce qui est au fond d’une logique implacable. Eux sont restés à terre, et leur vie n’est pas chamboulée par ton départ. Il y a eu un pic d’émotion quand tu as largué les amarres, mais au fil du temps, la vie reprend ses droits.
Les terriens ont leurs soucis, leurs obligations, leurs déboires, tout comme toi. Tes galères les intéresse un moment, mais ce qu’ils retiennent avant tout de ton périple, c’est que tu te la coules douce sous le soleil des tropiques, et que par conséquent, tu es un privilégié.
Ce qui n’est pas faux.
De là à dire que certains t’envient, et même te jalousent, il n’y a qu’un pas que nous n’hésitons pas à franchir.
Cela étant, il n’ont qu’à avoir le courage, ceux-là, de partir faire le tour du monde à la voile...
Hein ?!
Jacques, notre invité du jour, est d'accord avec nous !
3 octobre
On continue dans le registre “le grand voyage en bateau, ce n’est pas aussi cool que ça en a l’air”.
Si tu as bien lu jusqu’à présent, tu sais que d’abord il faut oser partir, ce qui n’est pas donné à tout le monde, et que tes amis vont t’oublier, ou à tout le moins te négliger, ce qui est une fatalité.
Ainsi en attestent nos boat-potes.
Ce qui contient encore un paradoxe, puisque de la terre, celle que tu as quittée, n’arriveront plus de nouvelles de tes amis, mais te parviendront néanmoins les emmerdements afférents à tout ce que tu as laissé sur place.
Ta maison, ta banque, les impôts, les assurances, les formalités administratives, tout va devenir singulièrement compliqué.
A l’heure où les communications n’ont jamais été aussi performantes, tu vas te rendre compte que tout cela n’est qu’une illusion, et que si certes internet simplifie les choses, ça ne résout pas le problème essentiel : tu es absent.
Or, c’est bien connu, les absents ont toujours tort.
Ainsi, si comme nous tu réponds à l’appel du grand large, tu constateras - non sans une certaine incrédulité - qu’il est quasiment impossible de résoudre les problèmes que tu rencontreras et qui viennent de l’endroit que tu as quitté précisément pour ne plus avoir à les affronter...!
Et si c’est impossible, c’est simplement parce que tu n’as plus de prise sur les gens, sur les événements, sur ce qui te nuit sans que tu puisses l’influencer.
Tes demandes restent lettre morte, tes requêtes sans suite, tes menaces sont ignorées, parce que ton éloignement te rend un peu irréel, et même fantomatique aux yeux des terriens, une sorte d’être vague, indéfinissable, qui jadis existait, mais dont la consistance s’est lentement étiolée au fil du temps.
Tu es devenu un ectoplasme, et tu ne jouis plus de la même considération que celle que tu avais quand tu représentais un être de chair et de sang.
Tu es parti, et tu es devenu de ce fait une notion, un concept, mais plus un être humain.
Ce qui explique peut être la pensée ci-après de Victor Hugo, qu’on te refile pour pas une thune.
“Il y a trois sortes de gens : les vivants, les morts, et ceux qui vont en mer”.
4 octobre
Tes illusions relatives au grand voyage ont certainement pris un coup dans l’aile. Ce n’est pas fini, et ce sera même encore pire après ce qui va suivre...
Car un périple comme le nôtre t’enseigne encore une chose essentielle, dont on n’a pas forcément conscience dans notre vie terrestre : rien n’est plus important que d’appliquer convenablement l’article 22.
Si tu ne le connais pas, le voici.
Article 22 : chacun se démerde comme il peut.
Crois nous, tu as l’occasion de l’appliquer tous les jours, celui-là !
Quand tu es en panne avec ta bagnole, qu’est ce que tu fais ? Tu te ranges sur le bas côté, tu prends ton portable, tu appelles une dépanneuse, qui vient te chercher, te ramène chez toi, et si tu es bien assuré, en plus ça ne te coûte rien, mieux encore l’assistance dépannage s’occupe de tout.
Si tu as une tuile avec ton bateau, ce n’est pas tout à fait pareil...
D’abord il faut gagner un abri. Sans couler. Ca veut dire qu’il faut réparer avec tes petits doigts boudinés, conserver un bateau manoeuvrant, et trouver un refuge au plus vite.
Ce qui, selon les conditions météo et la distance à laquelle tu te trouves d’un mouillage protecteur, relève parfois de l’impossible.
Ce d’autant que quand la tuile est sévère, tu as en plus intérêt à avoir tout prévu, et disposer à bord de tout ce qu’il faut, pour parer au plus pressé.
Quand tu sais que le problème peut venir de la coque, des moteurs, du haubanage, des voiles, d’un récif, d’un objet flottant non identifié, d’une collision, d’une mauvaise météo, d’une fausse manoeuvre, d’une panne d’électronique avec un GPS qui te situe au milieu du Pacifique alors qu’en fait tu vas rentrer dans la chapelle Sixtine, d’une pièce défaillante, d’un dysfonctionnement mineur qui entraîne des réactions en chaîne, d’un hurluberlu qui ne maîtrise pas son bateau et qui vient te percuter, à moins que ce soit une baleine distraite, il y a de quoi avoir des sueurs froides quand tu lèves l’ancre.
Si tu as la chance de gagner ta destination sain et sauf, avec un bateau qui tombe en lambeaux, estime toi heureux, et n’espère pas un soutien de ton assureur.
Celui-là ne cherche qu’à te soutirer du fric. Nous en avons fait l’amère expérience.
Bref, tu fais que tu le veuilles ou non l’apprentissage de l’indépendance et de l’autonomie, et tu en retires une chose à la fois effrayante et très valorisante : tu ne peux compter que sur toi-même.
Que cela ne nous empêche pas de fêter un bon anniversaire à Za, l’une de nos plus fidèles lectrices, qui fête son année Pastis !
5 octobre
Lecteur, maintenant que tu es un peu plus aguerri quant aux vicissitudes - parfois impalpables - du grand voyage, on va finir de t’enlever tes dernières illusions...!
Car, si on résume le début de cet article, on t’a expliqué que le tour du monde en bateau ne se fait que si tu es sévèrement burné, qu’il te coupe de tes proches qui t’oublient, que même si tu navigues très très très vite, tu seras toujours rattrapé par les emmerdements terrestres, auxquels viennent s’ajouter les innombrables dangers liés à la grande bleue, tout cela devant être affronté sans l’aide de personne, sinon ce ne serait pas drôle.
Il existe en outre une spécificité franco-française qui met à rude épreuve l’optimisme des marins les plus enthousiastes : la bouffe !
Quand tu tailles une bavette (hum... une bavette d’aloyau...) avec un Amerlock, ou un Teuton, ou un Kiwi (de Nouvelle-Zélande, pour les nuls en géo...), il n’y a pas de problème : on mange bien partout.
Il faut dire que ceux-là, depuis leur plus tendre enfance, ingurgitent de la merde, qu’au surplus ils ne savent pas accommoder.
C’est sûr que quand le moindre hamburger-frites fait l’affaire, c’est pas compliqué...
Mais nous autres, les Gaulois, on a la culture de la bouffe ancrée dans nos gènes, c’est viscéral, c’est inné, c’est en nous, que veux tu c’est tricolore ou ça n’est pas, c’est bourguignon comme le boeuf, c’est alsacien comme la choucroute, c’est savoyard comme la raclette, c’est Bayonnais comme le jambon, c’est de Castelnaudary comme le cassoulet, c’est toulousain comme la saucisse, c’est niçois comme la salade, c’est de Collioure comme les anchois, bref, c’est notre contribution majeure au patrimoine mondial de l’humanité : la boustifaille !
Alors, même si tu déploies des trésors d’ingéniosité pour améliorer l’ordinaire, t’es bien forcé de capituler quand, là où tu te trouves, tu n’arrives pas à dégoter le moindre aliment digne d’être ainsi qualifié, et que tous les produits qu’on te propose se trouvent inévitablement en boîte et ont un goût tellement infâme que tu n’es disposé à en ingurgiter que parce que tu as passé des semaines entières à naviguer, et que tu crèves la dalle !
Bref, si tu es un fin gourmet, prépare toi des jours difficiles, parce que le tour du monde à la voile n’est pas vraiment compatible avec l’alimentation haut de gamme qui fleurit sur notre sol national et que le monde entier nous envie.
Qu’est ce que tu veux... on ne peut pas tout avoir !
Info maritime : pleine lune + équinoxe = marée (très) importante.
Des récifs qu'on ne voit jamais affleurent à quelques centimètres de notre poupe...
6 octobre
On poursuit dans le registre “qu’est ce que je fous sur ce bateau...?”, avec un problème épineux s’il en est : la santé.
Depuis bientôt deux ans qu’on a hissé les voiles, la Sécu n’est plus qu’une vague entité qui nous rappelle quelque chose, la carte Vitale a depuis longtemps disparu de nos portefeuilles (on n’a même plus de portefeuille !), et le système génial de protection sociale que nous possédons, mis sur pied après la seconde guerre mondiale, dont le déficit alimente régulièrement les rubriques d’information, brille par son inaccessibilité.
Certes, tu peux toujours cotiser à des caisses spéciales, faites pour ceux qui, comme nous, ne sont pas classables dans des catégories prédéfinies. Elles te promettent monts et merveilles et une couverture au poil en cas de pépin, mais, soyons logiques, qu’est ce que tu veux qu’on fasse d’une couverture sous les tropiques ?!
Plus sérieusement, les prestations auxquelles on peut prétendre étant aussi dérisoires qu’une brouette offerte à un manchot, une fois n’est pas coutume, on a décidé de zapper ce problème, et de compter sur notre bonne étoile.
Les plus prudents d’entre nos lecteurs crieront aux irresponsables. Les plus audacieux diront que notre calcul n’est pas si téméraire que ça, puisque selon toute vraisemblance, on devrait encore jouir de quelques années sans problème de santé majeur.
Même si, c’est bien connu, ce genre de pépin survient toujours au plus mauvais moment.
Toutefois, on dispose d’un joker, puisque le Pimousse touche sa bille en la matière, et qu’on s’est bardés de produits et techniques naturels pour veiller à notre bien-être.
Pour l’instant, l’expérience nous donne raison : le capitaine a chopé deux rhumes et un lumbago (quand il est rentré en France !), et le Pimousse se traîne les mêmes casseroles depuis des années, ce n’est pas pire que quand on était à terre, et peut être même un peu mieux.
Et puis, on table sur un autre phénomène. On se dit que, comme on n’a pas le droit d’être malades, et bien on ne sera pas malades.
La guérison par l’esprit. La méthode Coué, en somme...
On est bien obligés d’y croire, sinon, on est mal barrés...!
Bref, se casser sur un bateau, c’est aussi jouer avec sa santé. Mais quand tu respires de l’air pur 7 jours sur 7 et que tu n’as aucune contrainte que la vie moderne impose à tout un chacun, y’a pas de raison de ne pas péter le feu !
Tout cela ne nous a pas fait oublier l’anniversaire de Jo, la soeur du Pimousse, qu’on a réveillée à 5 heures du matin après s’être gourrés dans le calcul du décalage horaire.
Désolés Jo, mais t’as vu : on pense à toi !
NB : en pleine crise d'ennui, le Pimousse se prend pour Andy Warhol…!
7 octobre
Pour finir de décourager ceux qui voudraient nous rejoindre à bord et squatter pendant un temps déraisonnable, on va finir de te dépeindre les aspects de notre quotidien qui ne sont jamais abordés dans les revues nautiques.
Tu sais ? Celles avec du bleu turquoise en couverture pour faire rêver les candidats au voyage, ceux-là même qui ne partent jamais mais qui se shootent au rêve pendant trente ans, avant de finir dans une maison de retraite oubliés par leurs enfants...
On t’a souvent parlé de la chance que tu as de pouvoir ouvrir un robinet et avoir de l’eau à profusion. Tu vis en effet dans un confort, lecteur, dont tu as peu à peu oublié la saveur, puisque tu en jouis tous les jours.
On s’est rappelé de ça aujourd’hui, après avoir savouré le luxe inouï de... prendre une douche chaude, ce qui ne nous était pas arrivé depuis des lustres.
On ne te parle même pas de rester sous l’eau pendant des plombes, mais juste du bienfait de ne pas se laver à l’eau froide. Tu n’as qu’à faire l’expérience : pendant une semaine, lave toi uniquement à l’eau froide, et en utilisant moins de deux litres par douche. Allez, chiche...!
Tu vas voir comme tu vas te marrer quand tu vas te laver les cheveux...
A la fin du test, l’eau chaude va te sembler le liquide le plus exceptionnel et le plus extraordinaire de la création !
On prend cet exemple, mais il en va de même de l’électricité, de la machine à laver, du lave vaisselle, du micro-ondes, bref, de tout ce qui fait le confort moderne, et dont on apprend à se passer chaque jour.
Tu peux aussi essayer de te passer de tout ça pendant une semaine, et on en reparle, ok ?
L’exemple de l’eau chaude nous est venu à l’esprit parce qu’il fait un temps résolument pourri aux Gambier. La météo nous joue “Mauvaise saison II : le retour du froid”.
Un film qu’on n’avait pas vraiment envie de voir...
Bref, on est scotchés à bord, on se pèle, il pleut, il y a un vent à décorner les boeufs, et on a l’impression d’avoir été téléportés dans l’endroit le plus dégueulasse de la planète, aux antipodes de la Polynésie !
Et ça dure depuis une semaine ! Il n’y avait donc aucune raison qu’on t’épargne cette galère, et qu’on continue à te faire rêver gratos.
On se répète, ce blog, c’est de l’authentique, pas de chichis, pas de fioritures, on te dépeint la vie telle qu’elle est, et y’a pas de raison de passer sous silence ce qui est le plus tartignole...!
Comme ça, si tu te décides à partir en bateau, tu sauras à quoi t’attendre !
Mais si tu tentes le coup, il faudra que tu sois drôlement déterminé, parce que cet article en a certainement découragé plus d’un, et rappelé aux rêveurs que faire le tour du monde en bateau, ça ne se résume pas à aller de lagon turquoise en mouillages paradisiaques sous un soleil éclatant.
Si tu croyais un truc pareil, t’étais pas digne de figurer parmi nos lecteurs.
Maintenant que tu sais ce qu’il en est, alors tu peux continuer à lire...! On t’autorise !
