492 - Mise au point
On va, avant tout nouvel article, faire une mise au point, parce que y’a de l’incompréhension dans l’air.
Notre article précédent a suscité maintes réactions, et il est assez surprenant de constater que la quasi intégralité de nos lecteurs ne nous a pas compris.
N’en déplaise à certains qui pensent que si l’erreur est générale, c’est que l’article est mal rédigé, on s’est relu avec attention, et... il n’en est rien ! Les mots ont un sens, que diable !
Bien que la sollicitude et la compassion de nos lecteurs nous touchent au plus haut point, il te faudra réexaminer l’opus précédent, lecteur étourdi, et tu y chercheras en vain la description d’une quelconque tristesse, d’un blues qui n’a de place que dans ton imagination, et de la moindre plainte de quelque nature que ce soit.
Car enfin, qu’est-ce qu’on t’a dit ?
- Primo, qu’il fallait avoir le courage de partir. En témoigne les milliers de marins en devenir qui ne quitteront jamais la terre.
- Deuxio, qu’une fois en mer, une bonne partie de tes amis t’oublient. On n’a pas dit que ça nous rendait tristes, on a écrit “désillusion”, ”étonnement”, et “surprise”. On n’a jamais écrit qu’on allait se suicider parce qu’on ne nous aimait plus. Si notre bonheur dépendait de l’amour que les autres nous donnent, on serait restés avec eux à terre...
- Tercio, on t’a expliqué (en citant Victor Hugo quand même, merde) que c’est compliqué de gérer les problèmes à distance. Ce ne sont pas ceux qu’on sollicite quand on ne peut pas faire autrement qui nous diront le contraire...
- Quarto, on t’a expliqué que si tu as une tuile, il ne faut compter sur personne. On est d’ailleurs fiers de s’être sortis de toutes les situations plus ou moins périlleuses qu’on a rencontrées jusqu’à ce jour. Mais on ne se plaint pas du fait qu’il y a des dangers, on ne l’ignorait pas, et on trouve même qu’on a plutôt été épargnés.
- Quinto, on t’a expliqué que la bonne bouffe bien de chez nous nous manque cruellement. Toi, tu t’en tamponnes, tu files au supermarché et tu as tout ce que tu veux... En même temps, on n’a jamais dit qu’on s’attendait à trouver des trois étoiles au Michelin dans les îles désertes, si ?
- Sixto, on t’a rappelé que le risque santé existe, mais que “l’expérience nous donne raison” (sic), puisqu’on n’est pas malades, et que le Pimousse se porte même un peu mieux qu’à terre. Le capitaine va toujours bien, et n’a pas manqué d’ironiser sur le fait que son seul souci (lumbago) il l’a eu... sur le plancher des vaches !
- Enfin, on t’a décrit - mais c’est un thème récurrent - que le confort à bord est précaire, réalité à laquelle nous sommes confrontés tous les jours, et impalpable pour les terriens qui n’ont pas conscience des exigences de la vie maritime, ce qui est normal, puisque ce sont des terriens.
Alors lecteur, il faut arrêter de faire des projections, des extrapolations, des supputations, des suppositions, nous prêter des propos que nous ne tenons pas, et des idées que nous n’avons pas. On t’a simplement dépeint ce qu’on pourrait appeler l’envers du décor, c’est à dire les aspects de la vie en bateau qui sont les moins connus, et qu’on veux partager avec toi, non pas pour se plaindre - parce qu’on ne se plaint pas et on ne cesse de te répéter à longueur d’article qu’on a une chance inouïe et qu’on est privilégiés - mais simplement pour essayer de témoigner, avec objectivité, et exhaustivité, de ce que c’est qu’un tour du monde à la voile.
Des moments grandioses, certes, mais également des aspects négatifs qui ne viennent pas forcément à l’esprit du néophyte quand on parle d’un voyage comme celui-là.
Et qui, en toute hypothèse, ne le ternissent que dans d’infimes proportions.
Nous avions d’ailleurs pris la précaution de t’indiquer en introduction que nous allions “te détailler d’autres aspects du voyage au long cours que ceux qu’on a pris l’habitude de te narrer dans ces lignes sublimes” (sic).
Ce qu’on a fait...
Te leurre pas, lecteur : on ne déprime pas, on n’a pas le blues, on ne va pas se petit-suissider (se suicider en faisant une overdose de petits suisses...) ni quoi que ce soit dans ce genre.
On voulait juste rappeler - parce que c’est une vérité qu’il serait vain de nier - que si notre vie, pour agréable qu’elle soit, puisque c’est du positif à 95 %, a tout de même son côté obscur.
Rien n’est jamais tout blanc ou tout noir, hein ? Alors, on pouvait bien te parler un peu du noir, que t’arrêtes de croire que nos vacances permanentes, c’est la vie de rêve.
Enfin... c’est la vie de rêve, mais faut pas l’ébruiter...!
Bref, ceux qui pensaient qu’on allait se suicider se sont foutus le doigt dans l’oeil jusqu’au coude, et feraient mieux d’être un peu plus attentifs quand ils lisent ! Et se rappeler que l'ironie fait aussi partie de notre arsenal linguistique...
Mais on leur pardonne ce que Ray, dans son infinie sagesse, appelle une "réaction affective".
