495 - De l'art de s'amariner
19 - 24 octobre - Traversée Gambier - Marquises
19 octobre
Rarement navigation aura été aussi éprouvante que celle-ci...
Oh, bien sûr, dès le départ, les conditions ne sont pas mauvaises. Elles ne sont pas bonnes non plus.
On est au près, et tu sais combien nous détestons cette allure qui donne au bateau des mouvements insupportables, à la fois brusques et désordonnés.
Désordonnés est le mot qui convient (pourquoi est-ce qu’on utiliserait des mots qui ne conviennent pas, hein, lecteur ?!) car nous remontons vers le Nord en étant confrontés à pas moins de trois trains de houle distincts.
La houle principale, n’en déplaise aux prévisions météo, est d’Est. Une houle secondaire arrive du Sud Est, mais se fait régulièrement couper la chique par une houle de Nord qui, quand ça lui prend, scotche Kouunji sur place malgré une vitesse honorable lorsque qu’une vague vient s’encastrer avec violence sous la nacelle.
Bref, ça roule et ça tangue dans tous les sens, exactement ce qu’il ne fallait pas après cinq mois passés au mouillage dans le lagon des Gambier.
Et le près qui nous attend pendant les 800 milles à venir va nous obliger à être draconiens sur le cap à suivre, sinon on va rater notre objectif et se retrouver à Hong Kong !
Le pauvre capitaine n’a pas fini de digérer son délicieux sashimi de midi qu’il est plié en deux par le mal de mer, alors pourtant qu’on a levé l’ancre à 16 heures, une fois la digestion terminée...
Le premier repas en mer est régurgité comme il se doit, c’est une sorte de tradition à laquelle il ne saurait déroger.
La première nuit est confuse, bien que le vent soit au poil : on est au près bon plein, et nous progressons rapidement.
20 octobre
Au matin, c’est au large de Marutea qu’on retrouve à la VHF Contre-Temps, parti quelques heures avant nous.
Les Parigots (tête de veau !) ont pris un option plus sage que nous : ils laissent l’atoll à bâbord, et passent donc à l’Est d’icelui, tandis que nous passons à l’Ouest pour le laisser sur notre tribord.
Pourquoi cette différence, alors qu’on va au même endroit ? Et bien ça dépend du tempérament du capitaine.
Joni, lui, est prudent et mesuré. Il sait que si on met trop d’Ouest dans notre cap, le courant et la dérive aidant, au lieu d’arriver aux Marquises, on va se retrouver déportés, ce qui nous obligera à serrer le vent sur la fin du parcours et donc ramer comme des galériens pour atteindre notre but.
Le capitaine de Kouunji, lui, est un indécrottable optimiste. Il n’hésite pas à abattre (mettre de l’Ouest dans notre route) puisque les prévisions météo annoncent une bascule du vent passé 20° Sud. Le vent, Nord Est au départ, doit tourner à l’Est, et devenir plus favorable (on dit qu’il adonne). Ce qui nous permettra de tenir notre cap sans trop de problème.
Nous voilà donc partis sur nos routes respectives... Contre-Temps joue sur la route, et nous sur la vitesse.
Il est de toute façon impossible de demander au capitaine de lever le pied, car son mal de mer le paralyse presque totalement, et le Pimousse est au plus mal. Ah bon ? Mais le Pimousse n’a pas le mal de mer ? Non, non... le Pimousse n’a jamais le mal de mer. Heureusement.
Mais le Pimousse a une grosse cystite qui n’a pas pu être soignée avant le départ, et qui devait normalement se stabiliser. Sauf que ça dégénère. Aïe, aïe, aïe...
Ton équipage préféré fait peur à voir, lecteur. C’est du genre “Les zombies en croisière” !
Ce d’autant qu’on ne mange rien ou presque, la faute à la mer désordonnée qui remue Kouunji dans tous les sens, et une sensibilité à fleur de peau...
T’as vu comme c’est joliment dit, qu’on est malades comme des chiens...?!
On a tout de même avancé de 170 milles en 24 heures. Au près, correct, non ?
21 octobre
Ton équipage favori fait peur à voir. Le capitaine est une ombre fantomatique qui traîne sa carcasse de la couchette du carré au poste de barre, incapable qu’il est de faire davantage de mouvements.
C’est beaucoup plus simple pour vomir tranquillement...
Le Pimousse sert les dents, et notre activité se résume à un mot simple : rien.
On est l’un comme l’autre prostrés dans la position la moins douloureuse ou la moins désagréable, et on subit - que peut-on faire d’autre ? - la houle et les mouvements syncopés que la mer hachée impose au pauvre Kouunji, qui se retrouve figé au près serré.
Car la mauvaise nouvelle est là : le vent, qui devait adonner, se met en fait à refuser... On pensait que plus on grimperait au Nord, et plus on mettrait du vent dans nos voiles. Perdu ! C’est l’inverse.
On trouve tout de même l’énergie de faire le strict minimum pour faire avancer Kouunji, et ça paye : 160 milles de mieux au compteur.
Inespéré dans ces conditions.
22 octobre
Le capitaine a enfin arrêté de vomir. Ca faisait un peu mauvais genre, tout de même...
Si dans la nuit le Pimousse a souffert le martyre, au matin, la situation s’est assagie. Bref, l’équipage se porte un peu mieux.
Mais, en mer, de toutes petites différences ont un impact énorme.
Ainsi en est-il du vent, qui se décide à tourner dans le bon sens, pas de beaucoup mais suffisamment pour permettre à Kouunji de continuer sa progression convenablement, et sur une mer un peu moins désordonnée que depuis le départ.
Serait-ce enfin la bascule tant attendue sur laquelle on table depuis le départ et qui fonde notre stratégie de route ? On l’espère...
Le capitaine en profite pour prendre une douche (après trois jours c’est pas du luxe...!) et le Pimousse fait aussi sa toilette, qui passe par une chasse au poil intraitable. Il n’est pas concevable d’arriver aux Marquises avec une pilosité disgracieuse sur les pattes, si ?
Tu l’as compris, il fait beau et chaud, on bronze, en résumé, on dirait que ça se décide enfin à sourire.
Et bien non ! Une inspection du bateau (ça fait trois jours qu’on n’a pas levé le petit doigt) nous apprend que notre voie d’eau, celle qu’on pensait définitivement éradiquée à bâbord, est non seulement toujours présente, mais toujours aussi importante !
La pointe avant est à nouveau inondée, et c’est au bas mot 1.000 litres d’eau que nous évacuons pendant une heure de contorsions dans un espace aussi exigu qu’une boîte d’allumettes.
Délesté de ce fardeau inutile et dangereux, Kouunji repart de plus belle, et s’offre un nouveau rush de 155 milles sur les dernières 24 heures.
Avec un vent qui devient mollasson, et qui ne se décide pas à tourner franchement ainsi que les prévisions nous l’avaient annoncé, on n’en espérait pas tant !
Ah, tiens, les prévisions se sont gourées...? Etonnant...
Tout de même, la vie à bord se normalise : pizza-salade à midi, soupe chinoise et pommes au four le soir, le Pimousse assure un max, et le moral de tes héros s’en ressent.
Ce qui est appréciable, parce que naviguer dans des conditions pareilles, il faut être complètement timbré pour faire ça de son plein gré !
23 octobre
Nuit paisible, et progression significative, qui nous met à une journée des Marquises. Ouh là...!
Après quatre jours en mer, nous sommes finalement amarinés. Il était temps...! Ce qui revient à apprécier pleinement (enfin...) les plaisirs simples de l’océan.
Un constat s’impose cependant : notre condition physique s’est évaporée après cinq mois à glander aux Gambier. Une reprise en mains s’impose, et ça commence dès qu’on sera arrivés...! On ne peut pas se permettre de tolérer cette lente déliquescence, et devenir des badernes incapables du moindre effort. Les conditions sont relativement clémentes, mais si on avait du en découdre avec la mer, dans l’état où on est, on aurait certainement eu du mal à faire face...
On scrute l’horizon à la recherche de baleines, dauphins, et autres copains à nageoires, mais c’est peine perdue. Le Pacifique semble aussi désert que le Sahara, avec moins de sable et plus d’eau.
Le Pimousse nous offre un nouvel aperçu de son talent culinaire en mitonnant des fajitas qui feraient pâlir de jalousie un cuisinier mexicain au point de lui faire bouffer son sombrero...!
Caramba !
Les facéties de la météo n’étant pas complètes, on a droit à un truc inédit depuis le départ : le vent tombe. Sans se faire mal et sans faire de bruit, mais il tombe.
On en profite pour jouer aux escalopes sur le trampoline, et se faire rôtir des deux côtés pour être aussi bronzés qu’on doit l’être quand on est sous les tropiques, non seulement pour faire râler les copains et la famille qui va se geler les nougats en France maintenant que l’hiver arrive, mais encore et surtout pour affronter avec une peau tannée - et donc protectrice - les rigueurs de l’été polynésien, qui commence.
Rien de trépidant, donc, et notre avance est curieusement à peine altérée par cette nouvelle volte-face météorologique : 150 milles. C’est demain qu’on va payer les pots cassés...
Selon nos fichiers, le vent devait fraîchir à 20 noeuds et s’orienter Est. Il exhale péniblement 10 noeuds de Nord Nord Est.
Ce qui pourrait faire dire à Livio, s’il pouvait parler puisque c’est le petit neveu du Pimousse, né aujourd’hui : “dis Grand Tata, dans météorologique, pourquoi y’a logique ?”
Bienvenue dans ce monde de cinglés, p’tit bonhomme !
24 octobre
Nuit au poil avec un vent modéré qui nous pousse comme il faut vers notre destination tant espérée.
La bascule que nous attendions est enfin là, même si elle s’est fait désirer, comme il sied à une dame bien élevée...!
Le Pimousse écrase pendant dix heures d’affilée, tandis que le capitaine se réveille de temps en temps pour veiller au grain.
Mais alors, qui assure la veille, demanderas tu, lecteur inquiet ?
Ben le radar...! Ah, mais c’est vrai qu’on ne l’a pas branché... Il faut dire qu’on n’a pas croisé un seul rafiot depuis notre départ. On a seulement été dans les parages de Contre-Temps le premier jour, mais plus de nouvelles de nos boat-potes depuis, qu’on a vainement tenté de contacter plusieurs fois par VHF. On pense à eux et on espère que ça roule pour eux... Enfin, que ça flotte !
P’tit déj épatant, puisque si le capitaine n’arrive pas vraiment à se débarrasser de sa nausée (incroyable, non, depuis 5 jours ?), ce désagrément est largement compensé par le fait que nous apercevons Fatu Hiva droit devant nos étraves...!
Oh punaise lecteur, y’a de l’émotion dans l’air, parce que tout de même, ce sont les Marquises qui sont devant nous. Tu imagines, un peu ?
Mais, si on distingue Fatu Hiva, on n’y est pas encore, puisque le vent toujours mollasson nous garantit de passer encore cinq ou six heures en mer avant de jeter l’ancre. Ces heures là lecteur sont longues, très longues.
Plus on regarde l’île, et plus on dirait qu’elle s’éloigne...! Quand l’impatience te prend, le temps devient élastique...
Et pour que tu saches à quoi ressemble les différentes visions d’un navigateur, voilà par exemple ce qu’on lit sur notre cartographie...
...et ce que ça donne de visu !
Enfin, à 16 heures, cinq jours pile poil après notre départ, on touche au but, et nous jetons l’ancre dans la baie Hanavave.
C’est somptueux, magnifique, grandiose, époustouflant, sublime... Tu veux savoir à quoi ça ressemble ?
Alors il faudra lire le prochain article, lecteur chéri, ou t’acheter un bateau et faire 17.000 kilomètres pour le savoir...
Un conseil : une de ces deux solutions est nettement plus simple que l’autre !