496 - Belle(s) Marquise(s), vos yeux me font mourir d'amour
25 octobre - 31 octobre 2014 - Fatu Hiva - Marquises
25 octobre
Tu connais cette phrase légendaire, qu’on cite toujours en exemple aux p’tits qui veulent apprendre la langue de Molière, afin de leur expliquer que tu peux mettre les mots dans à peu près n’importe quel sens, ça marche.
D’amour, vos yeux me font mourir, belle marquise... Vos yeux me font mourir d’amour, belle marquise... Belle marquise, d’amour vos yeux me font mourir...
Et ainsi de suite. Epatant, hein ?
Comme tu vois lecteur, nous autres on est un peu déboussolés. Deux explications à ça.
Explication number one : ce sont les suites de la navigation. Cinq journées en mer, ça use, ça use, cinq journées en mer, ça use les souliers...!
Explication number two : ce sont les Marquises qui nous ont - déjà - ensorcelés.
Et là, quand tu vois à quoi ressemble notre mouillage, tu ne peux pas ne pas abonder.
Nous voici donc dans la Baie des Vierges, anciennement dénommée Baie des Verges, et rebaptisée par les cathos intégristes et puritains qui ont oublié que s’ils sont venus au monde, c’est parce que la verge de leur papa est allée faire un petit tour dans la boîte à miracles de leur maman...
On a cherché le qualificatif le plus adéquat pour te définir cet endroit au pied de ces montagnes majestueuses et imposantes, dont on te livrera les photos au fil des jours (faut pas se goinfrer d’entrée de jeu et garder un peu le sens de la mesure).
On n’a pas trouvé celui qui était parfait. Alors, on te laisse le choix entre somptueux, grandiose, époustouflant, impressionnant, féérique, fantastique, magnifique, magique, et crotte de bique ! Ouais, y’a des chèvres qui crapahutent sur les hauteurs...!
Cerise sur le gâteau, on nous avait décrit les Marquisiens comme des gens rudes, plutôt distants, du genre ours mal léché.
Non seulement tous ceux qu’on a croisés sont remarquablement gentils, mais accueillants et hospitaliers.
La preuve ? Demain dimanche, on est invités à déjeuner ! Et cet aprem, on était invités à goûter ! Et, le fin du fin, c’est que, sur ces entrefaites, Contre-Temps a jeté son ancre à côté de son cousin Kouunji.
On avise nos hôtes Marquisiens de l’arrivée de nos boat-potes, et, ni une ni deux, ils sont invités aussi...!
Lecteur, des étapes pareilles, on n’en aura pas tous les jours, c’est sûr...!
26 octobre
Si tu es un lecteur assidu et que ta mémoire est meilleure que celle d’un gastéropode, tu te rappelles sans doute que, l’an dernier, alors qu’on croisait dans les Antilles, on avait écrit un article numéroté 178 et intitulé “Et l’humain, dans tout ça ?”
En substance, on te disait que les autochtones, dans les Caraïbes, étaient certainement ce qu’il y avait de moins attrayant dans ces parages, tant leur vénalité supplantait toute autre considération.
Le navigateur, là-bas, est avant tout un poulet à plumer. Sans parler du racisme latent, héritage du colonialisme importateur d’esclaves que des dizaines de générations n’ont pas réussi à digérer.
Et bien ici, c’est très exactement l’inverse.
Car enfin, Cécile et Joni, ainsi que tes deux valeureux serviteurs étaient les invités d’honneur de Jean Baptiste (un pêcheur de Fatu Hiva) et de sa vahiné, Iris, mère de sept enfants et qui chapeaute le comité touristique de l’île.
Si on te dit qu’on a été reçus comme des rois, qu’on nous a offert à manger, à boire à profusion, qu’ils ont fait spécialement pour nous un barbecue, du po’é (fruits cuits à la polynésienne), qu’on avait du poulet, de la chèvre, du thon à la tahitienne, de la papaye, des pamplemousses et des bananes à peine cueillis de l’arbre, et en prime de la bonne humeur, de la gentillesse, des chants traditionnels, leurs enfants et leurs amis qui se sont joints à nous, et tout ça dans une extrême simplicité qui nous a donné l’illusion qu’on se connaissait depuis toujours, tu nous crois ?
Si tu ne nous crois pas, tu as tort, pour deux raisons. La première, c’est que ce blog, on te le répète, c’est la vérité toute nue, sans fioriture. Pas un mot n’est en décalage avec la réalité.
La seconde, c’est que finalement, cette rencontre émouvante du jour nous fait complètement reconsidérer notre approche de l’autre.
Toi qui, dans ta ville, ne dis bonjour à personne, sache qu’à Fatu Hiva, il y a des gens qui sont suffisamment ouverts, désintéressés et accueillants pour inviter chez eux quatre parfaits inconnus et les traiter comme s’ils étaient des rois.
Sans rien attendre en échange.
Ca t’en bouche un coin, ça, hein ?
27 octobre
Dis lecteur, tu connais la différence entre un touriste et un voyageur ?
Les touristes, c’est eux...
Les voyageurs, c’est nous !
Un touriste paye une petite fortune pour faire un voyage express entre deux destinations prédéfinies, en essayant de voir un max de trucs pendant le laps de temps le plus court possible (sinon ça coûte trop cher).
Le voyageur prend son temps et se contrefout des endroits où il passe, tant que c’est à peu près sur son chemin, il n’hésite pas à improviser et changer d’itinéraire, et il se contrefout aussi du temps que ça prend, puisque de toute façon ça coûte plus ou moins le même prix.
Le touriste n’a aucune espèce de considération pour les gens qui vivent là où il va, de toute façon ils ne parlent pas sa langue natale donc il n’a rien à leur dire.
Le voyageur essaye de nouer des relations qui ne sont pas trop superficielles avec ceux chez qui il se pointe, et essaye d’apprendre d’eux autant qu’il est possible, même si on doit parler avec les mains, conscient que ce qui importe, c’est l’échange et le partage.
Aujourd’hui, nous autres voyageurs avons vu des touristes, et ces gens là sont drôlement rigolos (redondance ?).
Ils ont des chapeaux tout pourris. Ils portent des chaussettes avec leurs nu-pieds, ou bien ont des chaussures de randonnée pour descendre du dinghy, parcourir 14,50 mètres sur le quai et remonter dans le dinghy. Ils sont suréquipés en appareils photo et caméras (parce qu’il faut bien montrer son périple au beau frère une fois rentré en Californie pour le faire râler, ce con...) Ils se tartinent la gueule de crème solaire pour éviter des coups de soleil qu’ils ont déjà attrapés. Ils mettent un gilet de sauvetage pour monter dans le dinghy, non pas parce que c’est dangereux (il y a des vagues de 6 centimètres, oh mon Dieu..!) mais parce que l’assureur les y oblige. Ils ont droit à un spectacle formaté, rodé, avec colliers de fleurs et tout le toutim, afin de faire les clichés qui s’imposent (cliché a un double sens, t’auras compris on espère). Ils viennent dans un des coins les plus reculés de la planète et y restent... quatre heures. Chronométrage officiel et authentique. Demain ils seront aux Tuamotus, après demain dans les îles de la Société.
Ils font en trois jours ce qu’on fait en un an et demi... Et dire qu’on se plaint de ne pas tout voir...!
Nous, on s’est donc bien marrés de voir les touristes, c’est un peu comme si on avait été au zoo voir des créatures venant de lointains continents.
Devinette : l’un de ces deux voyageurs utilise Persil-Homo, la lessive qui sied aux hommes délicats et qui préserve les couleurs. Sauras tu dire lequel ?
Ensuite de quoi on est allés dépatouiller Christian, dont le moteur hors bord était bloqué et indémontable. Le capitaine, avec son dégrippant de premier choix doublé de son opiniâtreté à côté de laquelle la pire des mules paraîtrait dénuée de toute volonté sont finalement venus à bout des fixations récalcitrantes.
Bref, on s’est encore fait un copain qui nous a remercié avec du pain. C’est d’ailleurs l’étymologie même du mot “copain” : c’est celui avec qui on partage le pain.
Euh... mais alors... une copine, c’est quoi ?!
28 octobre
C’est la journée des échanges. On a échangé des stylos et des feutres contre... rien, si ce n’est la gentillesse des locaux et leurs promesses de nous fournir en fruits frais en cas de besoin.
Le capitaine a ensuite échangé un litre d’acide chlorhydrique et son art de grattage des coques dégueulasses contre un kilo et demi de poulet. Le deal s’est fait avec Christian, qui n’en finit pas de remettre son bateau en état, et qui n’arrive visiblement plus à se dépatouiller sans nous.
On a aussi fait nos formalités à la mairie, parce que les officiels croyaient qu’on essayait de squizzer la paperasserie, pensant qu’on arrivait de Panama. On leur a expliqué qu’on avait fait notre entrée en Polynésie aux Gambier, et que par conséquent, la formalité qui nous incombait était de ne pas faire de formalité, puisque nous avions déjà fait la formalité.
Ils ne se sont pas formalisés, et ainsi tout a été formalisé.
T’avoueras que la mairie a de la gueule...
Le Pimousse était contrarié, parce que le promène-couillons d’hier nous a submergés de cendres, on se serait crus revenus à La Playita, à Panama, quand les super-tankers nous recouvraient de leurs détritus à longueur de journée.
On a désormais notre boulanger personnel, puisque Joni est passé maître dans l’art de pétrir les miches... Il nous livre donc le pain à bord, et il est succulent. Elle est pas belle la vie ?
Le capitaine a aussi pris un bon bain en fin de journée. Il fait 30° et l’eau est à 27°... En plus des tortues et des raies se baignent juste à côté de nous. Pourquoi on barboterait pas un peu avec elles ?
Si tu nous trouves une bonne raison de se priver de ce plaisir, on t’offre un an d’abonnement gratuit à notre blog !
Comment ? Il est déjà gratuit ? Ah, ben tant mieux pour toi...!
29 octobre
Au matin, on a chaussé nos godasses de compétition pour hisser nos corps jolis et nos jambes finement galbées au sommet de Fatu Hiva.
Cécile s’est jointe à nous, et n’a pas regretté de l’avoir fait, car la vue de là-haut valait son pesant de noix de cocos...!
Regarde un peu le panorama, et dis nous si c’est pas vrai ?!
Le restant de la journée a été consacré à la récupération nécessaire après l’effort du matin.
On a aussi attendu avec fébrilité le bateau qui fait la navette entre Fatu Hiva et Hiva Oa (la grande île voisine) car il y a à bord les médicaments que le Pimousse attend depuis un bail pour soigner son infection.
Heureusement, ils sont là, ce qui n’est pas du luxe.
Toutefois, Roger et Nicole, deux toubibs catalans qui ont rangé leur stéthoscope pour naviguer autour du monde que nous avions rencontrés à Union, aux Grenadines, et que nous retrouvons ici, on fait preuve d’une remarquable solidarité puisqu’ils nous ont refilé gratos tout un tas de trucs qu’on ne peut pas avoir en temps normal, mais bon...
On emmerde la sécu !
Et tu notes au passage, lecteur, que la solidarité entre bateaux joue à fond !
30 octobre
Journée placée sous le signe de la glandouille.
Et de l’éradication de la rouille.
On arrête les rimes en “ouille”, ça pourrait devenir scabreux...! Ouille, ouille, ouille...!
Bidon d’acide chlorhydrique en mains, le capitaine s’attaque aux moindres tâches qui ternissent l’éclat de notre fier Kouunji, et à midi, il est comme huit (y’en a marre de toujours dire “il est comme neuf”).
Succulent poulet grillé au déjeuner (le troc, faut que ça serve !), et coinçage de bulle l’après midi.
Dans un cadre pareil, qu’est ce que tu veux faire d’autre ? Il fait beau, il n’y a pas de houle, pas de bruit, l’eau est chaude, le Pimousse guérit à vitesse raisonnable, bref, tout baigne...!
31 octobre
Nuit agitée, en raison de (très) fortes rafales de vent, qui emportent avec elles dans les flots azurs de l’océan Pacifique, le matelas trempé d’eau de mer de notre pointe avant, que nous tentions désespérément de faire sécher sur le trampoline.
Les poissons ont un matelas, désormais, et notre pointe avant attendra qu’on en replace un. Il ne nous a jamais servi, alors...
Les locaux s’en vont en procession à Omoa (l’autre village de l’île), sur leurs coques de noix, afin de rendre un hommage bien comme il faut à ceux qui le méritent, puisque nous sommes la veille de la Toussaint, et que les bondieuseries locales imposent ce genre de choses pour que la paix continue à régner sur l’archipel. Dont acte.
Alternance incessante de pluie et de soleil, ce qui ne nous empêche pas de faire plein de photos des bateaux de nos invités de ce soir, c’est à dire tous les marins qui sont présents au mouillage.
Cela étant, c’est vite fait, puisque ce sont toujours les mêmes : Cécile et Joni, les parisiens (tête de chien), Nicole et Roger les occitans (tête de varan).
1, 2, 3 et 4 : le compte y est !
Tandis que le Pimousse se remet de ses émotions stomacales des jours passés, le capitaine n’en finit plus de balancer de l’acide chlorhydrique partout où ça peut être utile.
Il faut l’arrêter, on craint que ça devienne compulsif...!
On a eu confirmation du fait qu’on était vraiment dans un endroit très retiré du monde lorsqu’il s’est agi de remplir les frigos pour le grand repas inter-bateaux du soir.
Pas une bière, pas un litre de pinard, rien. La dèche ! Les alcoolos n’ont qu’à bien se tenir : ce sera Coca ou rien!
Tu t’en doutes, ça ne nous empêche pas de nous marrer et de passer une excellente soirée, et de découvrir que Nicole a vécu pendant des années rue du Rempart Saint Etienne à Toulouse, à côté du commissariat où sévissait le père du Pimousse, et que Roger est né Boulevard Jean Brunhes, à Toulouse toujours, là où a vécu le Pimousse pendant des années...!
Le monde est petit, hein ?