497 - La beauté sauvage
1er novembre - 7 novembre - Fatu Hiva - Iles Marquises
1er novembre
Rafales de vent terrible dans le goulet de la baie de Hanavave. La nuit est agitée, parce qu’on sait que les fonds sont de vase, et par conséquent d’assez mauvaise tenue pour notre ancre.
Heureusement, on ne bouge pas d’un iota, ce qui signifie que soit on a jeté notre ancre comme des chefs, soit on a du bol. On opte pour la première solution, mais la seconde doit être un peu vraie aussi, n’en déplaise à notre amour propre.
On est pliés en deux par un mal de bide carabiné. Il se trouve que nos boat-potes ont aussi des troubles gastro-intestinaux. Ah ? Serait-ce les spaghettis bolognaise d’hier ? On se perd en conjectures, ce qui est d’autant plus aisé qu’on a deux toubibs à portée de main, Nicole et Roger ayant exercé cette noble profession dans leur vie d’avant.
Mal au bide + temps pourri = on glande au bateau !
Simple, l’équation, non ?
2 novembre
Quitte à glander, autant le faire à plusieurs.
Le temps maussade persistant, on a donc squatté le bateau de Nicole et Roger, qui nous ont accueillis avec force accent du sud ouest et chansons pittoresques. Roger a une Gibson à bord, alors autant te dire qu’il est devenu encore plus pote avec le capitaine...!
Qu’est ce que tu veux, c’est comme ça : les Gibson, ça rapproche les hommes !
Le mal au bide ne nous lâche pas, même si on est peu soulagés par les médicaments qui nous sont fournis gracieusement par les toubibs rangés des voitures.
Hier c’était la Toussaint, aujourd’hui c’est notre fête, puisque c’est le jour des défunts.
C’est clair, tu verrais notre mine de déterrés avec ce qu’on se traîne au niveau stomacal, y’a aucune doute là-dessus : on est presque morts !
3 novembre
Nous sommes toujours aux portes du royaume d’Hadès, mais comme on n’a pas encore décidé d’aller prendre pension chez ce gus qui ne nous est guère sympathique, on reporte notre décès sine die.
En attendant, on se prend en mains, on chausse nos baskets (on aurait du écrire qu’on se prend en pieds, non ?!) et on s’en va explorer les mystères insondables de la forêt d’émeraude marquisienne, sous la moiteur des frondaisons tropicales.
Cécile et Joni nous filent le train, et nous voilà partis en quête du marae le plus proche de notre mouillage.
Un marae (prononce ma-ra-é), lecteur, c’est... comment t’expliquer ? On ne peut pas traduire par un mot de chez nous ce concept polynéso-polynésien, car un marae, c’est à la fois un lieu sacré, un lieu de rassemblement, un lieu de culte, qui avait jadis en outre un rôle social, et en disait long sur la richesse de celui qui l’avait fait bâtir.
Il y avait des marae privés, et des marae publics. C’est là qu’on y célébrait les grands événements de la vie de la famille des puissants : naissances, mariages, majorité, mort...
C’est encore là qu’on faisait des sacrifices aux dieux, et il s’avère qu’on y sacrifiait parfois des hommes...! Oh purée, fallait se tenir à carreau, hein ?!
Mais ne te leurre pas lecteur. On est en Polynésie, et comme à peu près tout ici, le mot qui domine est : rudimentaire.
Si tu t’attends à découvrir une sorte de Panthéon ou le temple d’Ephèse à la sauce polynésienne, tu vas être déçu.
La plupart des marae est juste un empilage savant de pierres plus ou moins taillées, selon que son proprio était fortuné ou pas, puissant ou pas...
Bon, on va pas te régurgiter ce qu’on a lu dans les bouquins pour faire nos intéressants. Un marae, ou ce qu’il en reste aujourd’hui, c’est ça.
Pas de quoi s’en relever la nuit, hein ?
Mais bon... tu te dis que, y’a quelques siècles, des mecs bien sous tous rapports se sont peut être faits zigouiller ici de façon très solennelle afin que ceux qui les ont occis se voient octroyer les faveurs des divinités locales.
Gulp...!
La végétation, en tout cas, est à couper le souffle.
4 novembre
Repos.
Le capitaine ne récupère pas, nonobstant une légère amélioration. Et le Pimousse est cartable !
Qu’est ce qui nous arrive ?
On est invités à dîner sur Contre-temps qui a troqué de la chèvre (miam, de la barbaque...!), mais est-ce qu’on va pouvoir y amener nos carcasses ?
La réponse est oui. Tu penses, avec ce qu’il y a à becqueter...! Même mort, le capitaine serait foutu de nager jusque sur le bateau de nos boat-potes pour avoir sa part !
Mais il n’est pas tout à fait mort, parce que peu avant le repas, Nicole et Roger ont enfilé leur costard avec la croix rouge dessinée dessus, et le capitaine a droit a une auscultation en règle, avec tapotements sur ses abdos qui ne sont plus les tablettes en acier qui font sa fierté, mais de vulgaires caramels mous...
Diagnostic : oesophagite !
Oh putain, là ça craint !
Finalement pas tant que ça, parce que Nicole et Roger enfilent ensuite leur costard avec la croix verte dessinée dessus, celle du pharmacien, et fournissent les médocs dont le capitaine a besoin.
Dis, tu trouves pas ça génial, toi ?
Presque deux ans qu’on est partis, le capitaine n’est jamais malade. Et la seule fois où il a un truc de travers, on se dégote non pas un mais deux toubibs gentils, serviables et généreux...
Si ça c’est pas du bol, on n’y connait rien...!
5 novembre
La journée a débuté comme il se doit par un coup de bigophone à l’aîné du Pimousse, qui fête ses 21 printemps aujourd’hui. Joyeux anniversaire Félix !
Puis, les soins prodigués au capitaine commençant à faire leur effet, nous voilà partis en excursion dans la verdure exotique.
Plein les mirettes ! Voilà. On en a pris plein les mirettes ! Une forêt pareille, si dense, si verte, si touffue, si puissante, si luxuriante, c’est presque surnaturel...
Et puis en plus, y’a pas une seule bestiole nuisible. Le paradis doit ressembler un peu à ça.
En tout cas, ça nous confirme ce qu’on nous avait dit des Marquises : c’est... marquant.
Parce qu’on t’assure, tu ne peux pas rester insensible devant cette force de la nature. Si tu viens ici et que les paysages te laissent de marbre et ne te font pas te sentir tout rikiki, c’est que tu as un ego surdimensionné et il faut sans hésitation te présenter à la prochaine érection pestilentielle ! Euh... la prochaine élection présidentielle, pardon !
Quand on te dit que ça te tourneboule, les Marquises, on n’exagère pas !
Un happy birthday aussi à Papa Dom, le second père du capitaine, qui est grandement à l’origine de sa vocation maritime...! Si tu subis ce que tu subis lecteur, c’est à cause de lui...!
6 novembre
On s’éloigne peu à peu de la frontière séparant le monde des vivants de celui des macchabées.
Toutefois, on n’est pas plus dynamiques, ce d’autant qu’une houle sournoise contourne désormais Fatu Hiva, et transforme Kouunji en manège digne d’un parc d’attraction, à mi-chemin entre le Tagada et les montagnes russes.
Bref, ça bouge !
Avec des conditions pareilles, la meilleure idée n’était peut être pas d’aller passer l’après midi sur un monocoque - celui de Nicole et Roger, les ex blouses blanches - mais que veux tu lecteur, leur compagnie est si agréable qu’elle compense largement les désagréments que nous autres venus du multicoque ne manquons pas de trouver au bateau unicoquiste de nos boat-potes.
Car, dans l’univers marin, la guéguerre entre adeptes du mono et ceux du cata fait rage depuis que le monde est monde.
C’est pire que le conflit opposant les catholiques aux protestants jadis, pire que les ricains contre les ruskofs pendant la guerre froide, pire que les gentils contre les nazis à l’époque d’Adolf, pire que les juifs contre les palestiniens, bref, c’est une guerre fratricide qui ne finira jamais.
Or, souvent, les catas soutiennent : “au mouillage, c’est beaucoup plus confortable sur un multi quand ça roule.”
Et bien, pas si sûr... Parce que finalement, on était plutôt bien sur Mariclara, et si ça bougeait plus que sur Kouunji, ça bougeait mieux.
Preuve que la guéguerre mono-catas a encore de beaux jours devant elle, surtout quand y’a des traîtres comme nous pour apporter de l’eau au moulin des adversaires...!
Nous, on n’est pas partisans : on aime la vérité, c’est tout !
7 novembre
Si tu es un lecteur assidu, les lignes à venir vont te rappeler ce qu’on te racontait dans l’article 400 de ce blog devenu désormais une référence dans le monde du nautisme, puisqu’on a dépassé les 20.000 lecteurs !
Merci les lecteurs !
On te racontait comment l’épicerie de Black Point, aux Bahamas, avait été prise d’assaut par les marins le jour de la livraison par bateau.
La nature humaine est la même, que tu sois dans l’Atlantique ou dans le Pacifique. En Polynésie, c’est comme partout ailleurs, l’homme a une préoccupation essentielle : manger !
Donc, lorsque l’Aranui s’est pointé pour livrer la seule épicerie du village, l’intégralité de la population s’est ruée dans ladite épicerie.
Il n’y a plus de doute là-dessus désormais : l’épicerie est beaucoup trop petite pour contenir tous les habitants du bled !
Et ça te confirme encore un truc, c’est que tu as intérêt à être réactif si tu veux manger des produits frais. Parce qu’une heure après le débarquement des marchandises, il n’y avait plus rien dans les rayons !
On est heureux, parce qu’on a des oeufs, des tomates, des concombres et des pommes.
Mais le fin du fin, lecteur, c’est qu’on a aussi... du saucisson...!
Celui-là, autant te dire qu’on va lui faire un sort dans pas longtemps...!
Si t’as l’impression qu’on est devenus un peu timbrés, fais le test suivant : tu ne manges plus la moindre charcuterie pendant quelques mois, et tu verras la langue que tu vas tirer quand tu verras un bon sauciflard bien de chez nous se dandiner sous tes yeux...!