576 - T.P.R. : on a gagné !
30 avril - 3 mai - Raiatea - Huahine - Tahaa - Iles de la Société
30 avril
Au matin, le réveil est difficile. Il faut être opérationnels aux aurores, pour être sur la ligne de départ à 8 heures pétantes.
L’épreuve du matin, c’est ce qu’on appelle un parcours “banane” : un sprint d’une heure entre deux ou trois bouées, avec un bord de près et un autre au largue, c’est à dire un coup face au vent, et un coup avec le vent dans le dos.
Bien que nous soyons sur la zone de départ à temps, et bien... on rate le départ !
Il faut dire que l’organisation de la course est absolument lamentable, change les règles à la dernière minute, donne aux participants des instructions confuses et souvent inaudibles, bref, c’est nul.
Quand on se rend compte que tous nos concurrents se tirent la bourre, on met la gomme, mais en vain. On finit bons derniers !
L’après midi, c’est la grande traversée vers Huahine. 25 milles en route directe, mais comme il faut tirer des bords puisque le vent est contraire, c’est beaucoup plus lent.
Il y a deux options : rester entre les deux iles et faire un parcours tiré au cordeau, ou bien prendre une route au Nord, pour trouver du vent et aller vite malgré la distance supplémentaire parcourue.
C’est cette dernière que nous choisissons, et on a bien raison, puisqu’à l’arrivée, on est le premier des quatre bateaux sur quarante et un à finir dans le temps imparti !
La TPR commence bien, non ?
1er mai
Le parcours banane du matin est riche en émotions fortes, et on va t’expliquer pourquoi illico presto.
On part comme des fusées, et on laisse tous nos concurrents sur place. Il faut dire qu’il y a du vent, et Nusa Dua aime ça.
Seulement, en fin de parcours, le vent devient tout mollasson, et alors que nous sommes seulement à quelques dizaines de mètres de la ligne d’arrivée, tous nos efforts de l’heure précédente sont anéantis. On est scotchés sur place !
On ne baisse pas les bras et on tente de tirer le dernier bord qui nous permettra de franchir la ligne d’arrivée en vainqueurs.
C’est ce moment que choisit l’un de nos concurrents les plus sérieux pour nous couper la route, et nous taxer la victoire.
Seulement, ce gland n’a pas prévu deux choses. La première c’est qu’on est tribord amures, et que par conséquent nous sommes prioritaires sur lui. C’est lui qui doit nous céder le passage, et pas l’inverse.
La deuxième, c’est qu’on n’est pas des dégonflés, et que même s’il nous fonce droit dessus, on ne va pas se déballonner pour si peu.
La collision est terrible !
Résultat : il se retrouve avec son flotteur tribord éventré, tandis que Nusa Dua n’a - à première vue - presque rien.
Et s’offre une seconde place dans le même temps, puisqu’un petit malin a profité de la collision pour nous coiffer au poteau !
Cet événement va déclencher une avalanche de bizarreries, sur lesquelles on reviendra ultérieurement, mais qui prouvent que Pierre a eu drôlement raison de prendre un avocat (retraité) à ses côtés.
Car le départ de la deuxième course du jour est donné dans le quart d’heure qui suit : il s’agit de rallier Raiatea, et faire donc le parcours inverse de la veille, cette fois-ci sous spi, puisque le vent est portant.
Au moment où il faut couper les moteurs, catastrophe : Nusa Dua n’est plus manoeuvrant !
Le choc avec l’autre bateau a hélas eu des répercussions inattendues : les safrans sont désaxés. Le temps qu’on comprenne, qu’on répare, et qu’on évite tous les autres bateaux qui sont également sur la zone de départ grande comme un Kleenex, nous dépassons de dix secondes le délai de 4 minutes imposé pour partir, et faisons usage de nos moteurs pour ne pas percuter les autres.
Deux infractions au règlement que le comité de course ne va pas manquer de nous faire payer, puisque Nusa Dua est un peu le vilain petit canard de l’épreuve : 5 participations, 5 victoires. Ca énerve !
La course est au poil, puisque nous refaisons notre retard et, une fois n’est pas coutume, on s’adjudge la victoire ! Mais comme on est partis hors délai, c’est pour la gloire, puisqu’on est en réalité pénalisés de 8 points, la plus grave sanction qui puisse nous être infligée.
C’est là que les compétences d’avocat du capitaine de Kouunji vont se montrer utiles. Il faut faire deux réclamations. La première pour faire disqualifier le bateau qui nous a percuté le matin, préalable indispensable à la seconde, destinée à nous faire réintégrer dans le classement en dépit des deux infractions commises.
Les deux capitaines se mettent au boulot, et en fin d’après midi, se retrouvent sur le bateau du comité de course pour plaider leur cause. C’est à ton auguste serviteur que revient la charge de le faire, Pierre tant trop énervé pour maîtriser ses propos.
Il faut dire aussi que le capitaine de Kouunji a potassé le règlement des courses de l’ISAF (la fédération internationale de voile) et intégré quelques notions de ce pavé incroyablement complexe et indigeste.
La première réclamation est acceptée, et le bateau tamponneur sanctionné. Ca démarre bien.
Mais la suite est moins rose puisque le comité, avec des arguments de pure mauvaise foi, nous dit que nous n’avions pas besoin des moteurs (tu parles, on est passés à deux centimètres des récifs et on a frôlé de quelques millimètres 10 autres concurrents !), et que nous avons de toute façon franchi la ligne de départ hors délai.
On est donc toujours disqualifiés malgré notre victoire. Injuste, non ?
On te passe les arguments de droit, mais on avait parfaitement la possibilité d’utiliser nos moteurs, et la règle des quatre minutes ne s’applique pas puisque - ce n’est pas rien - elle ne figure pas dans le règlement de la course !
Ceci énerve le capitaine, qui une fois rentré à bord, se plonge dans les méandres du règlement de l’ISAF, et trouve une astuce pour déposer une nouvelle réclamation, qu’il passe trois heures à rédiger, en s’appuyant notamment sur les dispositions de l’article 42.3 alinéa g, h et i des règles de course à la voile.
On te cite nos sources si jamais t’as envie de devenir avocat spécialisé dans les litiges de ce genre...!
La nuit est agitée, car du fait de cette disqualification et du handicap qui en découle, c’est la victoire de l’épreuve qui s’échappe définitivement.
A moins qu’on foute une pâtée à tous nos adversaires demain... Et là, crois nous, on est remontés à bloc !
2 mai
On a mangé du lion. Pour respecter la procédure, on se jette à l’eau de bon matin à proximité du bateau du comite de course, pour leur porter notre nouvelle réclamation, fondée sur les dispositions de l’article 66 des règles de course à la voile de l’ISAF.
L’injustice, ça nous agace !
On est ensuite ultra concentrés pour le parcours banane, qu’on s'adjuge sans contestation possible ! Ah, non mais...!
Ca remet les pendules à l’heure : si on gagne la dernière étape, on a une chance d’accrocher la victoire finale. Mais il faut vraiment qu’on carbure.
Si on est réintégrés dans le classement de l’étape de la veille, le problème ne se pose pas, on a déjà gagné.
On préfère cependant devoir notre victoire à nos performances sur l’eau plutôt qu’à un recours juridique...
On démarre donc à toute berzingue la deuxième régate du jour, qui consiste à faire le tour de Tahaa, dans le sens des aiguilles d’une montre. Dès les premiers hectomètres, on met un vent à nos poursuivants, lesquels se retrouvent donc aux premières loges, une fois virées les bouées, pour admirer la chute de notre spi !
Il ne pouvait rien nous arriver de pire : la drisse a cassé. Le spi de 175 m2 tombe à l’eau, s’emberlificote dans les safrans et les arbres d’hélices, il est impossible de le remonter à bord. Et le courant nous pousse sur les récifs !
Le capitaine (de Kouunji) se jette à l’eau, démêle tout, pendant qu’à bord on gère la crise et qu’on fait tout pour ne pas aller se fracasser sur la caye...
On abandonne notre spi en demandant à l’organisation de le récupérer “s’il vous plaît merci parce qu’on a une course à gagner.”
On repart donc, mais il y a un problème : nos adversaires ont maintenant un bon quart d’heure d’avance sur nous. Remonter un handicap pareil, ça va être coton.
C’est là qu’on sort la navigation parfaite : on choisit une trajectoire risquée mais payante (au bord de la côte), tandis que nos poursuivants (qui sont devant !) sont déventés au large. Puis, au nord de Tahaa, on enchaîne les virements de bord pour finir sur la ligne d’arrivée à la vitesse vertigineuse de 16 noeuds !
Pendant cette régate, on a réussi toutes nos manoeuvres, sans perdre un instant. Virements de bord et empannages se sont succédés sans anicroche, et Nusa Dua a carburé comme un avion. Du grand art !
On s’est même payé le luxe de taxer Lipton (un vrai bateau de course) au près, alors qu’il est censé aller beaucoup plus vite que nous dans cette configuration !
On finit troisièmes de cette ultime étape, et c’est tant mieux, car notre recours sur tapis vert est rejeté. Pfff...!
A la remise des prix, on monte sur la première marche du podium, au grand dam des organisateurs, qui n’hésitent pas à afficher leur déception et à encourager nos adversaires en leur promettant la victoire l’an prochain...! Hallucinant !
Rendons tout de même hommage à Pierre, capitaine hors pair, qui connait son bateau par coeur, et à Nusa Dua, qui est une véritable bête de course, alors que c'est un bateau de croisière… Normalement… Chapeau à ces deux là, car nous n'avons apporté qu'une très modeste contribution aux performances de ce couple de choc !