58 - Las Palmas
Réveil après une (très) courte nuit, au bord de notre plage qui n’a rien, mais alors rien d’idyllique ! La preuve...
Heureusement, une bande d’optimistes (dont nous sommes...!) vient s’entraîner devant nos étraves, ce qui contraste singulièrement avec les cargos gigantesques à quai en arrière plan.
C’est tellement rigolo, ces p’tits bateaux là !
Les gars du port viennent nous rendre une visite qui n’est pas de courtoisie, pour nous dire qu’il ne faut pas rester là, alors que ce sont les mêmes qui nous ont dit hier soir de venir jeter l’ancre à cet endroit...
Humpf...?!@#!?
Dont acte ! Un p’tit coup de Yanmar et Yanmar bis, et nous voilà, après un passage par la capitainerie, la Autoridad Portuaria comme ils disent ici, ma foi fort accueillante, arrimés au ponton du port.
Nous battons un nouveau record puisque celui-ci est le moins cher de tous ceux que nous avons fréquentés jusqu’alors. Il est farci de candidats à la transat, et il y a des bateaux de toutes les nationalités.
Il y a même des Suisses, car, c’est bien connu, en Suisse, la mer, c’est ce qui fait vivre le pays !
Dans cet univers cosmopolite s’il en est, nous avons un peu de peine à émerger. Il faut dire que la navigation de la veille nous a éprouvés. Certes, on a filé comme des balles, mais nous avons été tellement chahutés que nos corps meurtris demandent du répit.
Pas de problème, on va leur en donner !
Demain, c’est mardi gras, et donc c’est carnaval. Tout sera fermé, et ce sera la fête... euh... pardon, la fiesta dans toutes les rues de Las Palmas. On va en profiter !
C’est bien le diable si on ne vous fait pas des clichés terribles à cette occasion !
D’ici là, repos, bricole (il faut trouver d’où vient la fuite d’eau douce qui remplit notre flotteur de façon cyclique) et coursettes, car il va falloir faire l’avitaillement le plus complet possible avant le grand saut !
Bref, on continue aussi tranquillement que possible sur notre route, et qu’importe si on perd un jour ou deux.
Et puis, il faut bien qu’on vous fasse un aveu : la navigation commence un peu à nous taper sur le système, car, en bons terriens que nous sommes, ce qu’on préfère par-dessus tout, ce sont les escales.
Certes, depuis le début, on tente de tirer le meilleur parti des haltes que la météo décidément fort peu clémente nous impose.
Mais, les ports espagnols en hiver, ce n’est pas ce qu’il y a de plus folichon pour exciter l’enthousiasme d’un pimousse à qui on a promis lagons bleus turquoise, plages de sable blanc et farniente sous le soleil tropical qui darde ses rayons à travers les palmiers pour vous faire savourer le plaisir de la sieste à 30 degrés...!
Car, si on résume, voilà ce que la navigation proprement dite nous a réservé depuis notre départ.
Méditerranée : à chier ! (ça rime)
Atlantique : merdique ! (ça rime aussi)
Bref, autant vous le dire, on est impatients d’attraper la route des alizés, et d’avoir enfin des conditions de navigation agréables, ou - ne soyons pas trop exigeants - moins inconfortables que jusqu’à présent.
De mémoire de capitaine, dont l’expérience de la navigation se limitait pour l’heure aux bords tranquilles tirés dans les flots Guadeloupéens et avoisinants, jamais il ne fut autant secoué, remué, chahuté, bousculé, agité, malmené que durant ces dernières semaines.
La MeRditerranée, c’était le pire. Mer et vent contraires presque en permanence.
L’Atlantique, pour l’instant, c’est un peu mieux. Mer et vent assez favorables, mais les flots sont désordonnés, la houle est presque toujours croisée, les vagues assaillent Kouunji de toutes parts.
Hier soir, c’était sans doute le comble. Kouunji était heurté à bâbord, partait en dérive à tribord, avant qu’une deuxième vague arrivant dans le sens exactement opposé à la première ne le remette sur sa trajectoire, juste au moment où un creux le happe et que, dans l’instant suivant, une autre vague le percute sous la nacelle et le projette vers les cieux d’un noir d’encre.
Sept heures à ce régime vous semblent sensiblement plus longues, allez savoir pourquoi...
On compte sur les doigts de nos deux petites mimines les heures de navigation vraiment agréables, ce qui, vous en conviendrez (et si vous n’en convenez pas, c’est pas grave !) est bien peu en un mois et demi de voyage.
Cela étant, on ne se pose pas en victimes, bien au contraire. Ce périple reste pour l’instant gé-nial (oui, oui, en deux syllabes distinctes) mais il est vrai que nous mangeons notre pain noir dans l’attente des tropiques, qui nous motivent grandement, mais qui sont - au moins dans notre imaginaire - désespérément loin...!
Pour se donner du coeur au ventre, le capitaine a fait un petit calcul que, fidèle à son habitude, il va partager avec vous, faute de quoi vous le taxeriez d’égoïsme, ce qui ne saurait être admis !
Avec de bonnes conditions (vent portant à 20-25 noeuds et houle trois quart arrière), nous avons pendant quelques heures tenu une moyenne de 12 noeuds, ce qui est vraiment très bien, modestie mise à part, et qui représente donc une progression d’environ 250 milles par jour.
Ces conditions sont théoriquement celles que nous devrions trouver sous les alizés. Sachant que la traversée jusqu’aux Iles Vierges fait approximativement 2.800 milles, si nous étions en mesure de tenir la même moyenne, nous traverserions l’Atlantique en... 12 jours !
Bon, on ne s’excite pas, on n’y arrivera jamais !
Mais ça fait du bien d’imaginer qu’on pourrait carburer de cette façon là...
Hélas, il est même illusoire de tenir une moyenne de 10 noeuds, et il est plus raisonnable de tabler sur 7-8, ce qui serait déjà très bien. Nous parcourrions alors environ 180 milles par jour, ce qui porte notre transat à une durée de... 15 jours.
Croyez nous, si ça doit se passer comme ça... on signe de suite !
Seulement, avant d’attraper la route des alizés, il va falloir descendre de 1.000 milles au Sud Sud Ouest, jusqu’à la latitude des îles du Cap Vert.
Parenthèse : nos lecteurs les plus assidus - et les plus inquiets - noteront avec soin que nous ne ferons pas de halte aux Iles du Cap Vert, ce qui rallongerait inconsidérément notre route, et ne présente guère d’attrait pour nous.
La grande tentation qu’ont les marins est souvent, une fois quittées les Canaries, de faire cap au Sud Ouest, en route directe.
C’est une mauvaise idée, car les alizés ne soufflent jamais autant au Nord. Il faut atteindre au moins le 22ème parallèle, et même encore un peu plus Sud, pour toucher les vents bénis.
D’une façon générale, on sait depuis Christophe Colomb, le navigateur le plus chanceux du monde, que la bonne stratégie est d’attendre d’avoir atteint la latitude de sa destination outre-Atlantique pour bifurquer vers l’Ouest.
Et avant cela, de faire du Sud, et au pire du Sud Sud Ouest.
Le capitaine a drôlement bien bûché, hein ?!
Bon, on va voir...