78 - Fausse joie
2 mars 2013
Dans la nuit, le capitaine qui ne dort que d’un oeil et que d’une oreille sent qu’il se passe quelque chose d’inhabituel.
Ce bruit sur la carène, ces frottements, c’est... mais oui bien sûr : c’est de la vitesse ! On avance !
Bien qu’il soit 4 heures du matin et que cet instant doit normalement être consacré à rester bien au chaud sous les draps, le capitaine se lève, mû par le désir de profiter du vent noctambule.
Une fois au poste de barre, la joie est moins grande. Il n’y a que 8 noeuds de vent, ce qui certes pousse Kouunji un peu plus vite qu’à sa vitesse moyenne des trois derniers jours, mais qui ne permet cependant pas d’espérer battre le record de la traversée de l’Atlantique, qui, en toute hypothèse, ne sera pas battu.
A moins qu’on parle du record de lenteur...!
Le capitaine n’a même pas le temps de rédiger tranquillement ces lignes que la canne à pêche frétille, et que le moulinet nous fait entendre sa douce musique... Comment ? Un poisson se permet de déranger le capitaine pendant qu’il rédige le blog ?
Alors, pas de quartier ! L’effrontée (encore une dorade coryphène) auteur de ce crime de lèse-capitaine, finira accommodée comme il se doit dans nos assiettes à midi !
Effectivement, une demi heure plus tard, le poisson est débité en fines tranches et finit son parcours dans nos estomacs de fins gourmets, accompagné de piments frais, ail, tomates et lait de coco... Hum... Un régal !
Euh, vous notez qu’on ne pêche jamais plus d’un poisson à la fois, on a une éthique, quand même : on ne pêche que ce qu’on peut manger !
Ce poisson, évidemment succulent, met un peu de baume sur notre moral de marins fatigués de subir la pétole depuis quatre jours maintenant. Mais on n’a pas le choix, hein ? Alors on attend le retour du vent... Non sans une certaine lassitude...
La lassitude est (à peine) amoindrie quand, au point de 16 heures, on relève que nous avons avancé de 65 milles. Ce n’est pas transcendant, certes, mais, avec les conditions qu’on a, on se demande comment on arrive à progresser autant.
Si on devait continuer à ce rythme, on mettrait encore un mois pour atteindre les îles Vierges, mais c’est mieux que rien.
Le courant nous pousse, ainsi que la houle, et le vent s’y met de temps en temps, de sorte qu’on marche à 2 ou 3 noeuds. Seulement, comme c’est 24 heures sur 24, au final, ça fait de bonnes petites avancées...
On se console comme on peut, n’est ce pas ?
Il n’est pas inintéressant de noter que nous avons croisé aujourd’hui, alors que nous sommes partis depuis exactement 15 jours, un deuxième bateau. Le premier, un petit chalutier, nous l’avions aperçu alors que nous étions au large des îles du Cap Vert et que nous bifurquions à l’Ouest pour prendre la route des alizés.
Ce midi, c’est un gigantesque cargo qui se dirigeait droit sur nous. Comme nous sommes moins téméraires que notre aventure ne peut le laisser supposer, on a mis un p’tit coup de moteur pour se dégager d’une route de collision qui ne faisait guère de doute, vu que le mastodonte de fer et d’acier cravachait direct sur Kouunji, qui, si valeureux soit-il, n’aurait pas fait le poids avec ses 9 petites tonnes, contre les centaines de tonnes du rafiot qui faisait cap sur l’Afrique.
Deux bateaux aperçus en 15 jours... le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’y a pas foule, sur cet océan...!
Un autre chiffre finira de vous en apprendre un peu plus sur cette traversée : 1 sur 3.
C’est le ratio de jours sans vent calculé au 15ème jour. Ce qui veut dire que le tiers de notre voyage s’est déroulé sans la moindre petite brise. Ce qui signifie aussi que, si le vent avait tenu ses promesses alizéennes, nous serions quasiment arrivés...!
Scrogneutedjeu...! Le coucher de soleil nous fait quand même du bien... C'est pas beau, ça ?