Un catamaran autour du monde

19 Mar

82 - Le non vouloir

Publié par Le capitaine et le pimousse

6 mars 2013

Quand on était gamins, on s’est tous émerveillés avec les contes de fées, spécialement ceux où un génie super sympa, et dans de bonnes dispositions pour le héros, lui propose une lampe magique, où un truc du même acabit, qui va lui permettre d’exaucer un voeu qui va devenir réalité en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

Il faut bien avouer qu’un truc pareil, ça nous a tous fait fantasmer, et c’est bien normal.

Il faudrait en réalité brûler tous les bouquins qui nous racontent des histoires pareilles, et qui nous apprennent un truc totalement erroné qui va nous accompagner toute notre vie.

Parce que, croire que, quand ça ne va pas, un génie sorti de nulle part va venir te filer un coup de main, c’est se foutre le doigt dans l’oeil jusqu’au coude, ce qui est très mauvais pour ton oeil, ton ophtalmo te le confirmera.

Mais pire encore, ces contes de fées à la mords-moi-le-noeud te font croire qu’il suffit que tes voeux soient exaucés pour que tu sois heureux...

Nous, en ce moment, ce qui nous rendrait heureux, c’est du vent.

Parce qu’on est encore englués dans la pétole, et Kouunji avance aussi vite qu’une limace dépressive.

Un noeud, soit un peu moins de 2 kilomètres/heure...

On a eu beau frotter toutes les lampes du bord, aucun génie n’en est sorti, on a scruté l’horizon, mais aucune bonne fée n’est apparue (pas même la Fée Lation qui est réputée peu regardante...), bref, il n’y a absolument personne au beau milieu de l’Atlantique qui serait disposé à accomplir un miracle pour que le vent se mette - enfin - à souffler.

Preuve que les contes de fée, c’est du bidon !

Tous les psys du monde sont pourtant d’accord pour dire que les contes de fées sont nécessaires à la construction de l’esprit de l’enfant, car ça lui permet de rêver, et de définir les limites du possible, ou quelque chose dans ce goût là.

On pencherait plutôt pour une thèse inverse : les contes de fées sont hautement néfastes en ce qu’ils entraînent une confusion dans l’esprit des enfants, pour leur inoculer une croyance erronée selon laquelle les plus chanceux (ou les plus méritants ?) d’entre nous peuvent se reposer sur l’existence d’une aide extérieure providentielle (ou divine ?) en cas de problème.

Tu notes, lecteur, qu’on touche du doigt un sujet sensible s’il en est, puisqu’il s’agit ni plus ni moins que de discuter de l’existence de Dieu.

Si, si, relis bien...

Ca ne va pas, le problème est grave...? Que fais tu ? Dans les contes de fées, le héros, parce qu’il est gentil, honnête, bon, droit, jouit de l’aide d’un esprit supérieur, d’un génie, d’une fée, bref, d’un être surnaturel et supra-humain, qui réalise ce que le héros lui-même, en dépit de son statut de héros, est incapable de faire.

Et ça marche !

Si des fois t’avais le numéro de téléphone de l’être surnaturel et supra-humain, on est preneurs !

Tu l’as pas ? On s’en doutait... On ne peut pas compter sur toi...!

Voilà donc la leçon du jour, que l’océan, dans son infinie grandeur, nous enseigne : on ne peut compter sur personne. En tout cas, au large...

Ce qui nous ramène à la psychologie des contes de fées, et leur niveau zéro d’intelligence. Bien naïf est celui qui espère l’aide venue d’ailleurs, la seule aide vraiment efficace est celle qui réside en soi, et nulle part ailleurs.

Alors, que faire face à cette pétole persistante qui est en train de transformer cette transat en cauchemar - le mot n’est pas trop fort - interminable ?

Et bien, on finit par croire que la réponse à cette question est dans le titre de cet article : il faut cesser de désirer que le vent souffle.

Il faut apprendre le non vouloir.

On atteint là sans doute des sommets de sagesse qui sont pour nous autres, pauvres marins, inaccessibles...?

Peut être. Mais on va tout de même essayer de mettre ça en pratique, parce que sinon, on va devenir complètement cinglés. Vraiment.

Quand le vent souffle dans tous les sens, quand la mer est chaotique, il y a au moins une chose à faire sur le bateau : le diriger. Bref, tu agis, et le seul fait de devoir agir te fait du bien, parce que tu as prise sur ce qui t’arrive.

Face à ce néant, cette absence de vent, tu finis par devenir maboule parce qu’il n’y a rien à faire. Tu n’as pas à régler les voiles, anticiper les vagues, choisir un cap ou prendre une décision quelconque pour que ça aille mieux. Le néant météo te réduit toi-même à néant.

Il te détruit lentement, exerce sur toi un méticuleux travail de sape, et tue dans l’oeuf tes espoirs de navigation paisible.

Car faire du sur place est suprêmement agaçant. Le bateau bouge dans tous les sens, même avec une houle modeste, ça grince, ça cogne, les voiles frottent et s’usent, les bruits dans le gréement sont incessants mais il n’y a aucun rendement, bref, c’est un lent et long calvaire qui perdure.

On en a marre, tu ne peux même pas imaginer, lecteur...

Mais on apprend à ne plus rien vouloir, à ne plus rien attendre de ces éléments qui, depuis deux mois, s’évertuent à être contre nous.

Il va falloir mener une enquête, parce qu’il est à peu près certain que quelqu’un, quelque part, nous a jeté un sort, maraboutés, et que des petites poupées à notre effigie sont bardées d’aiguilles en tous genres pour qu’il nous arrive toutes les galères possibles.

Parce que, sur la route des alizés, passer la moitié de son temps avec un vent zéro, parole, dans les annales de la marine, on n’a jamais vu un truc pareil !

Merde !

On profite de ces conditions décidément usantes pour pêcher un peu, puisqu’il n’est pas impossible que, si la pétole perdure, nous soyons un peu à court de nourriture...

Première alerte sérieuse en fin de matinée, à l’heure de l’apéro, les poissons aussi ont le droit de se faire quelques amuse-gueules...!

Le moulinet se met à chanter comme jamais, le capitaine se précipite sur la canne, pour voir au loin un gros poisson se débattre et sauter hors de l’eau avec une folle énergie.

C’est du lourd, amigos, du très lourd !

S’ensuit un combat épique, le poisson usant de tous les subterfuges pour ne pas se laisser prendre : il sonde, il vide presque tout le moulinet (y’a quand même 600 mètres de fil !), revient sur le bateau à fond la caisse (ça donne du mou sur la ligne et ça lui permet donc de se débarrasser de l’hameçon), mais le capitaine tient bon.

Au bout d’une demi heure de ce petit jeu, le poisson semble exténué. Le capitaine mouline à toute berzingue pour ne pas le laisser filer, mais c’est sans compter sur la volonté du lascar de ne pas finir à la tahitienne, ce qui se comprend vu qu’il est de l’Atlantique, et que Tahiti, c’est dans le Pacifique.

Alors qu’on pense le tenir, le frein du moulinet lâche (une fausse manip), et le poisson profite des trois secondes durant lesquelles la ligne n’est pas tendue pour s’extraire de ce mauvais pas.

82 - Le non vouloir

Comme quoi, le poisson a sa chance, lui aussi ! Et c’est tant mieux, c’est plus juste, plus équilibré.

Le capitaine est tout de même déçu, mais c’est pas grave, on a encore de la salade de pommes de terres toute prête...!

On remet le leurre à l’eau, vu que le coin a l’air de regorger de poiscaille. Et on attend...

Bien nous en prend, puisque, dans l’heure qui suit, ça repart ! Et une nouvelle fois, c’est du lourd !

82 - Le non vouloir
82 - Le non vouloir
82 - Le non vouloir
82 - Le non vouloir

Cette fois-ci, le capitaine ne refait pas la même bourde, gère le combat comme il se doit, et au bout du compte, c’est le pimousse qui est tout fier de sortir de la baille la plus grosse dorade coryphène qu’on ait jamais pêchée...!

82 - Le non vouloir
82 - Le non vouloir
82 - Le non vouloir

T’as vu le morcif ? 10 kilos, qu’elle fait, la bestiasse ! Et qui c’est qui va se régaler, maintenant ? C’est nous ! Et on l’a bien mérité...!

82 - Le non vouloir

A ceux qui pense qu’on est cruels, on répondra que, alors qu’on sortait notre dernière prise de l’eau, ses congénères tournaient encore autour du bateau. Le capitaine, juste pour voir, laisse à nouveau le leurre traîner. En deux secondes, les dorades se précipitent pour n’en faire qu’une bouchée. Le capitaine ne leur laisse pas le temps de se faire couillonner comme leur frangine et remise la canne pour de bon.

Si on avait eu l’esprit criminel, on aurait fait un carnage !

82 - Le non vouloir

Et au point de 16 heures, c’est la consternation : 45 milles de mieux qu’hier. Ce qui signifie qu’on a progressé à moins de 2 noeuds... Il faudrait qu’on fasse au moins le triple !

Et le soir venu, c’est de pire en pire. Le vent qui soufflait à 5 noeuds, et nous permettait d’avancer un petit peu, a complètement disparu.

On en profite pour faire notre toilette au grand air. C’est pas tous les jours qu’on se paye une baignoire de 150.000 kilomètres carrés !

82 - Le non vouloir
82 - Le non vouloir

Mais quelle baignoire, hein ? T'as vu l'éclairage de la salle de bains ?

82 - Le non vouloir
82 - Le non vouloir
82 - Le non vouloir
82 - Le non vouloir
Commenter cet article
R
p'tin, je l'avais pas vue la photo du lutin qui saute à l'eau !... faut faire gaffe, les coryphènes aiment les vers !....
Répondre
C
Face à votre dépression éolienne il y a quand même la plus compensation que vous puissiez avoir... si si je vous assure... vous êtes au calme ! c'est une chose à laquelle nous pauvres terriens ( j'entend là ceux qui sont en plein vent sur la terre ferme ! bien sur ) ne pouvons aspirer .. au calme ... oui mes amis vous ne vous rendez-pas compte de votre bonheur et moi du mien ...
Répondre
R
il y a toujours de la consolation quand le blues et à son comble ! Décidemment ces coryphènes, non seulement hâlent Kouunji, pas étonnant avec des tailles pareilles, mais en plus elles constituent un plat de choix et frais de surcroit.
Répondre

À propos

Un catamaran autour du monde