89 - Malédiction ?
13 mars 2013
On n’est pas superstitieux, paraît que ça porte malheur...
Mais peut être que c’est parce qu’on est le 13 qu’il nous arrive encore un truc pas croyable ?
Hier en fin de journée, la bascule tant attendue depuis près de 72 heures a enfin eu lieu. Le vent s’est mis à souffler dans une direction normale, avec une force normale, de sorte que Kouunji ne se l’est pas fait dire deux fois, et a galopé tant qu’il a pu.
Mais, deux heures plus tard, le vent cessait... pour reprendre deux heures après... et s’arrêter deux heures ensuite...
Un cycle de deux heures, ma foi... pourquoi pas ? C’est pas folichon, mais on prend tout ce qui nous fait avancer, bien que le sommeil de ton équipage préféré en pâtisse...!
L’alizé, de son côté, a du se dire que deux heures, c’était trop long (l’alizé est un vent qui raisonne de façon bizarre...)
Alors en fin de nuit, il a décidé de changer tous les quarts d’heure. Un coup je souffle, un coup je souffle pas, un coup je souffle, un coup je souffle pas... Quand on te dit qu’il est bizarre, ce zef...!
Crois nous, lecteur éloigné (7.000 kilomètres nous séparent) il n’y a rien de plus énervant qu’un truc comme ça.
Parce que, tu m’accorderas qu’on ne peut pas passer notre temps à hisser et affaler les voiles, car le rythme de ce vent capricieux est intenable.
Ensuite, on t’apprendra que le pire, c’est quand le vent ne souffle pas. Parce que la mer, elle, se rappelle alors à notre bon souvenir, et même si elle est peu agitée, remue Kouunji dans tous les sens, et ce qui est quasi imperceptible quand on avance devient intenable quand on fait du sur place.
A telle enseigne que - pour la première fois depuis le départ - on casse du matériel.
Tu le crois, ça ? Casser du matos quand c’est le calme plat et que le vent souffle à 5 noeuds ?
Y’a de quoi se la débiter en tranches et se la faire empaqueter sous vide !
La casse concerne le taquet coinceur de hâle-bas de bôme, dont on se sert tout le temps, et qui, sous l’effet conjugué du roulis et des mouvements intempestifs de la bôme qui était pourtant coincée autant qu’il était possible de l’être, s’est tordu sévère, et a laissé échapper la bague de guidage de la drosse.
Comme tout ça, c’est de l’hébreu, une p’tite photo te facilitera la comprenette !
Pour couronner le tout ce matin, le temps est bouché, le ciel gris, le vent souffle pendant 5 minutes à 5 noeuds, puis pendant 2 minutes à 12 noeuds, et le cycle se répète inlassablement.
Les envies de déchiqueter les voiles à grands coups de ciseaux et de pulvériser la coque à grands coups de marteau nous reprennent de plus belle...!
On a beau être cartésiens, on ne peut pas s’empêcher de penser qu’une âme malfaisante et diabolique à souhait nous a jeté un sort pour que notre transat soit la plus pourrie de toutes les transats de l'histoire de la navigation.
La preuve ? L’alizé est à nouveau absent, sans mot d’excuse noté sur son carnet de correspondance, et c’est encore la pétole depuis le p’tit déj, on avance à 1,5 noeud.
Enfin... on avance... En réalité, c’est la dérive due au courant qui nous fait progresser. Le bateau est face au 300, le courant porte au Sud, et, entre les deux, nous dérivons lentement vers le 270...
On a titré cet article “malédiction”, mais on aurait tout aussi bien pu le titrer consternation, désolation, incompréhension, lamentation, sidération, parce qu’on va te donner un chiffre, lecteur, et là, parole, tu vas comprendre.
Nous avons croché l’alizé depuis le 22 février, soit notre 7ème jour de mer.
A partir de ce moment là, la nav’ aurait dû être une sorte de balade pépère, “fingers in the nose”, les doigts de pieds en éventail, à se laisser porter par un vent modéré et favorable.
Or, depuis 19 jours, on a eu 10 jours totalement exécrables, et 6 jours très très très moyens. Ce qui, tu l’admettras, fait un ratio sacrément modeste pour les jours au top ! Pas étonnant qu’on lambine de cette manière !
Comble de l’ironie, on a du interrompre la rédaction de ces lignes parce que... le vent se remet à souffler ! Bref, il fait exactement l’inverse de ce qu’on dit de lui. On soutient qu’il est régulier, favorable, et toujours présent et hop... il s’évapore ! On le critique en disant que c’est un empafé de première et qu’on ne peut pas compter sur lui... bam, il réapparaît !
Bon, réflexion faite, on va la fermer, ce sera plus simple !
Au point de 16 heures, l’avancée est modeste : 130 milles. Mais convenable compte tenu du vent plus que faiblard qui nous pousse au train.
Il nous reste donc 220 milles pile poil avant d’atteindre Tortola.
Ce qui nous permet raisonnablement d’espérer parcourir 110 milles demain, et 110 milles vendredi pour arriver juste avant le week-end, et enfin arrêter de naviguer, ce que nous faisons non stop depuis maintenant plein plein plein de jours que y’en a tellement que ça fait beaucoup trop !
Faut nous pardonner, avec la fatigue, on en perd notre françois, euh... notre français !