90 - Faut pas rêver
14 mars 2013
Soirée et nuit convenables, le capitaine s’est réveillé seulement une fois, pour constater que Kouunji filait bon train sur notre cap, et s’est donc rendormi du sommeil du juste, confiant dans l’avancée de notre fier destrier aquatique.
Las, cette confiance se révèle au matin une fois de plus excessive, puisque l’alizé, vaillant durant la nuit, se paye une grasse mat’ à l’antillaise, c’est à dire que tu peux faire ce que tu veux, il ne se réveille pas !
Ce sont tout de même 75 milles qui ont été avalés depuis le point d’hier, ce qui fait que nous sommes encore dans les clous pour notre objectif de parcourir 110 milles aujourd’hui, sous réserve que l’alizé vienne prendre l’apéro avec nous !
On aurait du prévoir du rhum, parce qu’ici, si tu lui offres pas un ti’punch ou un planteur, l’alizé fait la gueule et te traitre d’esclavagiste !
Car, il faut que tu saches ça lecteur, l’esclavage a fortement marqué les esprits antillais. Il a eu beau être aboli depuis des lustres (et on te rappelle qu’un lustre, c’est cinq ans, donc ça fait beaucoup de lustres, hein ?!) il a laissé une empreinte indélébile dans l’âme caraïbe, et, tu as beau être le mec le plus anti-esclavagiste, le plus tolérant, le plus “touche pas à mon pote” qui soit, avec ta face de craie, tu seras sempiternellement le descendant des blancs vilains pas beaux qui faisaient trimer les noirs pour pas un rond.
Et c’est pas facile à gérer tous les jours...!
Alors, le mieux que tu aies à faire, ici, c’est de ne pas te comporter comme si tu étais en pays conquis, de toute façon, les blacks sauront te le rappeler des fois que tu aurais des velléités colonialistes...!
Ceci dit, c’est vrai partout où que tu ailles dans le monde, ça, non ?
On le pense...
Pour revenir à nos moutons (qui sont justement absents du sommet des vagues puisque ça ne souffle pas) et comme dit fort opportunément le titre de ce nouvel opus, faut pas rêver, ça a bien soufflé hier, c’était trop beau, ça ne pouvait pas durer...
Avec la pétole du matin, le programme est vite trouvé : le capitaine gratte sa gratte, et le pimousse dévore son huitième book depuis le départ de Port Leucate !
Le pimousse va être tellement culturé à l’arrivée que y’a des chances pour qu’une nouvelle version d’Apostrophes voit le jour à la téloche, avec le pimousse à la place de Bernard Pivot, lunettes de rigueur au bout du pif !
A l’heure H, c’est à dire l’heure de l’Hapéro (...), on se fait plaisir : calamars à l’encre, olives pimentées, saucisson espagnol, cacahuètes et toutes sortes de choses comestibles, très bonnes au goût et très néfastes pour la ligne (mais on s’en fout !) Coca pour le capitaine et un Bourgogne de derrière les fagots pour le pimousse, un p’tit Montrachet, présent d’Anne avant le départ...!
Autant vous dire que ça fait du bien !
Un bonheur n’arrivant jamais seul, on a coup sur coup deux plaisirs qui viennent s’ajouter à ça : primo, un p’tit coup de fil d’Annie, ce qui nous fait drôlement chaud au coeur, et deuxio, le zef se remet à souffler !
On s’empresse de hisser tout ce qu’on peut de toile, puisque le vent est faiblard, mais nous voilà repartis sur notre cap, ragaillardis par les niouzes de France : là-bas, on se gèle grave, il pleut et ça fait des semaines que ça dure...!
Nous, on est noirs comme des Congolais, on a chaud juste comme il faut, l’eau est à 28°, on aura eu à tout casser deux jours de pluie depuis notre départ, alors finalement, cette transat aura été un peu trop longue, et fastidieuse, mais on n’a pas à se plaindre, hein ?
En tout cas, il nous tarde qu’Annie (et tous les amis qu’on aime) se décide à venir nous rendre visite. Réserve ta place, lecteur, si tu veux jouir des douceurs antillaises, parce qu’il se pourrait bien que les meilleurs créneaux soient déjà pris quand tu vas te décider...!
Allez, zou... Kouunji file de nouveau à 7 noeuds...! Tortola, nous voilà !
Euh... ben en fait non...! Nouvel épisode pétolesque, l’alizé recommence à jouer à “un coup j’y suis, un coup j’y suis pas”, mais on prend ça avec plus de philosophie.
L’expérience sans doute, et puis, l’imminence de l’arrivée doit certainement nous rendre plus tolérants.
A quelques milles près, on a atteint notre objectif du jour, qui était de rallier un point situé à mi-distance des 220 milles qui nous séparaient des Vierges tant convoitées...
Alors, on ne va pas faire les difficiles. Si tout baigne, demain, on achèvera notre première (et certainement dernière) traversée de l’Atlantique ! Parce que refaire un truc pareil, y’a peu de chances que ça arrive !
C’est vraiment trop long ! Et trop chiant !
Enfin, geste hautement symbolique, on change aujourd’hui de carte. Jusqu’à présent, dans le lecteur, on avait la France et l’Espagne (qui inclut les Canaries), et on passe maintenant à la carte des Caraïbes et de l’Amérique Centrale...!
Ca dépayse, hein ?