91 - Terre !
15 mars 2013
C’était comme ça, jadis, que le gus qui était de corvée dans le panier en tête de mat (la vigie pour les intimes) annonçait à ceux qui l’accompagnait que le voyage touchait à sa fin.
Pour ne pas déroger à la tradition, c’est aussi comme ça que le capitaine a gueulé ce matin, pour annoncer au pimousse qu’on avait en face de nos yeux ébahis Virgin Gorda, l’une des principales îles de l’archipel des Vierges.
Crois nous lecteur, on était tout chose, de voir la terre qu’on n’avait plus vue depuis un mois...!
On a eu une première émotion hier soir, en passant au large d’Anguilla, la plus au Nord des îles Sous le Vent. Il y avait plein de lumières, des rouges, des vertes, des jaunes, c’était drôlement joli. Seulement, on n’a pas vu la terre, juste les lumières. Et c’est pas pareil !
On a laissé cette île à bâbord pour tirer tout droit sur Tortola, la tant désirée.
La nuit s’est déroulée tranquillement, sous code D seul, et on a essayé de progresser en dépit du vent mollasson qui nous poussait au train. Ce qu’on a plutôt pas mal réussi, puisqu’on a fait un bond de 60 milles, soit la moitié de ce qu’il nous reste à faire.
On s’est surtout tapé un super roupillon !
Avant le p’tit déj, le capitaine fait le tour de Kouunji pour vérifier que tout va bien. C’est depuis la proue qu’il aperçoit - enfin - droit devant nous, cette terre que nous avons tellement voulu atteindre, et qui désormais nous tend les bras.
Bon, on n’y est pas encore, car le vent est toujours aussi faiblard, mais nous devrions vraisemblablement jeter l’ancre ce soir à Road Harbour, c’est à dire le port de Road Town, capitale de Tortola.
Et puis si c’est pas ce soir, ce sera demain ! Bien qu’il serait souhaitable d’arriver le plus tôt possible, puisque les bureaux de la Douane et de l’Immigration sont ouverts samedi matin, ce qui nous permettrait de faire nos formalités dans la foulée.
Sinon, en théorie, on n’a pas le droit d’aller à terre, et on sera prisonniers sur Kouunji jusqu’à lundi matin...!
Avoue que ce serait pas de bol, un truc pareil, hein ?
Parce que notre bateau, on l’aime, et puis il nous a amenés jusqu’aux Antilles sans coup férir, mais malgré tout, il ne nous tarde qu’un truc : fouler le plancher des vaches et ingurgiter une bonne viande grillée ! Un boeuf entier pour le capitaine, et trois ou quatre poulets pour le pimousse !
Preuve qu’il ne faut pas se réjouir trop vite, le vent a encore baissé, et on marche à 2 noeuds. Ce satané océan Atlantique a décidé de nous em... jusqu’au bout, on dirait ! Trois heures à ce train de sénateur (retraité) ont usé notre patience.
Comme on sera bientôt à court d’eau douce, la soluce (commune aux deux problèmes) est vite trouvée : moteurs en route, on met les gaz, et on fait de l’eau avec le dessalinisateur.
Soit dit en passant, cet ustensile, c’est la grosse déception de la traversée. D’abord, le vendeur, Dessalator pour ne pas le citer, te promet 60 litres à l’heure quand l’eau est à 25 degrés (plus l’eau est chaude, plus le bidule performe).
Et bien, fieffé mensonge que celui-ci, parce que la production est loin d’être aussi importante que promis, ce qui confirme une fois de plus que si tu veux connaître la vérité sur un produit, il faut interroger quelqu’un d’autre que celui qui le vend !
Malgré notre consommation qui a été limitée de façon drastique, il ne nous a pas été possible de remettre à niveau nos réservoirs comme escompté, et il faudra tout de même vérifier encore une fois si on n’a pas une petite fuite quelque part, car nos réserves d’eau se sont épuisées bien vite.
En même temps, 600 litres en un mois, ça ne fait jamais que... 10 litres par jour et par personne. Il va falloir regarder ça de près.
Heureusement qu’on ne s’est pas lavés ! Mais il est temps de le faire, sinon, à Tortola, ils vont nous mettre en quarantaine à cause de l’odeur !
Mais non, c’est pour rire ! On a fait super gaffe à l’hygiène, car on ne peut pas se permettre d’attraper des maladies au beau milieu de l’océan, vu qu’à cet endroit, si t’appelles SOS Médecins, ils mettent un peu de temps avant de rappliquer pour te faire la piquouze qui soulage !
Ce qui nous soulagerait, présentement, c’est un peu de vent, parce que finir la transat au moteur, ça casse le mythe ! Et les oreilles, parce que ces diesels ont beau être insonorisés, il font un raffut de tous les diables !
Seulement, on n’arrive pas à les couper, parce qu’on a les Vierges qui se dessinent devant nous, on les aperçoit de plus en plus distinctement, et, comme ça fait un mois qu’on attend ça, crois nous lecteur, on n’a pas envie de différer l’atterrissage !
Bon, tant pis pour la gloire et ceux qui ne manqueront pas de se moquer de nous parce qu’on finit au moteur, on s’en fout, le seul mot d’ordre maintenant, c’est : gaaaaaz !
L’Atlantique est derrière nous !