3 - L'exode
Adieu tropiques, lagons et cocotiers !
De retour en métropole, je prends conscience que ce n’est pas demain la veille que je vais pouvoir naviguer dans des conditions aussi idylliques que celles des Antilles.
Mon premier conseil aux circumnavigateurs en herbe est donc simple : si vous voulez vous embarquez avec votre femme, compagne, concubine, copine, moitié, chérie, assurez vous que Dulcinée partage autant que vous, ou du moins en grande partie votre désir de lagons, de traversées interminables et de vicissitudes nautiques. Faute de quoi il y a deux options possibles connues dans le monde des navigateurs : soit vous finissez marin célibataire, soit vous demeurez ad vitam aeternam terrien retenu par les liens sacrés du mariage, du concubinage, du pacs, etc... qui n’ont jamais mieux mérité leur dénomination de “liens” que dans cette circonstance !
Je me la mets derrière l’oreille (je parle de mon envie de naviguer) et je décide d’attendre - faisant preuve en cela d’un sens marin affûté - que les conditions soient meilleures pour larguer à nouveau les amarres dans le cadre d’un projet viable.
Un divorce et seize ans plus tard, c’est chose faite !
J’ai rongé mon frein, cogité, pensé, attendu, calculé, et puis, la vie souvent si âpre, t’offre parfois une opportunité, comme ça, presque imperceptible. Soit tu la saisis, parce que tu es “aware”, comme dit l’inénarrable JCVD (Jean Claude Van Damme, of course...), attentif à la moindre possibilité d’évasion du terrible et pernicieux métro-boulot-dodo, soit tu la laisses passer, et c’est ta vie que tu laisses passer.
Tu ne t’en rends même pas compte. Quand on est gamin, on a des rêves, plus ou moins fous, plus ou moins réalisables, et plus on avance dans l’âge, et plus ces rêves s’étiolent. Leur réalisation est de plus en plus impossible, et leur place au fond de nous de moins en moins grande. Mourir après ses rêves, quelle triste fin... Pourtant, certains ont assez d’audace pour penser que leurs rêves, aussi fous soient ils, méritent d’être vécus. Au moins pour savoir...
Alors, lorsque la vie m’a offert un an d’hôpital, de fauteuil roulant, une quinzaine d’opérations chirurgicales, des mois et des mois de rééducation, et des handicaps que je n’aurais pas souhaité à mon pire ennemi, je me suis dit qu’il ne fallait surtout pas continuer à se poser la question de savoir si mes rêves valaient la peine de devenir réalité.
Mais j’aurais jamais cru qu’ils referaient surface de cette façon...!
Et quand je raconte que l’expérience au cours de laquelle j’ai mangé davantage par perfusions que par la bouche - pour cause d’automobiliste un peu inattentif - est la plus grande chance de ma vie, on me regarde avec des yeux ronds comme des billes, sans piger...
Mais toi, lecteur adoré qui partage mes envies de grand large, tu comprends...
Bref, je ne suis pas mort, ni à l’hôpital, ni d’ennui, et après seize ans de vie ordinaire, j’ai décidé de passer à l’extra-ordinaire.
Ce qui nous confirme, selon l’adage, que “tout vient à point à qui sait attendre”... J’ai encore plein de formules toutes faites comme ça, je ferai aussi des citations d’Oscar Wilde, histoire de faire mon intéressant, et plein d’autres citations pour élever ce blog au-dessus du niveau de la mer, faute de quoi les lecteurs pourraient sombrer dans l’ennui, ce qui serait un comble.
Mais bon... J’entends déjà les candidats au départ se dire “qu’est ce qu’il nous em... celui-là, avec ses états d’âme, ce qu’on veut nous ce sont des conseils pratiques pour partir dans les meilleures conditions...”
Ok, les gars, ça arrive, mais on ne va pas faire les forcenés de la mer, hein ?
Tiens, d’ailleurs, voilà mon deuxième conseil.
A moins d’être un fou furieux de l’écoute, un fada de la prise de ris, un extrémiste du tirage de bords au près serré, et que la navigation en dessous d’un force 7 ne t’intéresse pas (auquel cas il faut t’inscrire illico presto au prochain Vendée Globe...), le secret d’une navigation réussie, c’est une navigation modérée.
D’abord - et ça n’a pas de prix - Dulcinée t’en sera éternellement reconnaissante. Tes trompes d’Eustache aussi par la même occasion. Car il faut avouer que lorsque tu viens de tirer des bords dans une mer pourrie, avec une météo dégueulasse, et que c’est évidemment à ce moment là que tu as eu une panne simultanée de GPS, de lecteur de cartes, de moteur, et de VHF, il est tout de même un peu légitime que Dulcinée te fasse comprendre avec des termes sensiblement dénués de diplomatie qu’elle aurait mieux fait de se casser une jambe et surtout d’écouter sa mère (qui lui avait vivement déconseillé de ne pas partir avec toi) plutôt que de s’embarquer avec un demeuré qui lui fait risquer sa vie pour le seul plaisir de faire des traversées à la con qui mène à des destinations minables.
Car même si tu es arrivé dans un mouillage paradisiaque et que la météo est la plus clémente qui soit le lendemain, l’esprit de Dulcinée reste marqué par les repas qu’elle a régurgités, les nuits blanches qu’elle a passé en compagnie des vagues venant s’écraser sur le rouf, les oreilles remplies du sifflement des rafales de vent, et tu as beau lui dire avec le sourire le plus angélique qui soit “t’as vu c’est super ici hein, j’espère que ça te plait...?”, tu vas galérer un moment avant de retrouver ton aura de capitaine adoré.
Même si avant le départ, tu t’es fendu d’une super combinaison en Gore-Tex pour maintenir Dulcinée au chaud dans le gros temps...
On résume : primo, trouver un pimousse de sexe féminin aussi siphonnée que toi pour s’embarquer dans ce qui reste tout de même une aventure comportant quelques risques. Deuxio, naviguer pépère, pour ne pas retirer l’enthousiasme du pimousse, lequel a d’ailleurs entretemps été promu capitaine en second, histoire de ménager sa susceptibilité, et d’encourager ses efforts qui sont louables.
Puis, pendant les longues années qui vont précéder le départ tant attendu, il y aura bien d’autres obstacles à surmonter. En premier lieu - et c’est assez surprenant de voir ça - le pessimisme de la quasi intégralité de tes frères terriens.
Echantillon des questions que tu vas entendre à chaque fois que tu vas aborder le sujet de ta future et espérée navigation : t’as pas peur de partir comme ça ? Comment tu vas faire quand tu verras plus la terre ? Et si tu coules ? T’as pas peur de te faire chier ? La pire question étant sans doute : mais... t’as pas la télé à bord ?
Surtout, ne te hasarde pas à expliquer au mec qui t’a posé cette question que l’élément essentiel à la survie du marin en mer n’est pas une télé, il ne comprendrait pas.
Au début, comme un gland, j’essayais d’expliquer aux terriens, de façon pragmatique et cartésienne les raisons de mon choix, le fait que les risques sont minimisés en grande croisière, qu’on ne hisse pas les voiles et qu’on ne lève pas l’ancre si les conditions sont mauvaises, mais je me suis rapidement aperçu que c’était vain.
99 % des gens à qui tu parles de ton projet de navigation sont hermétiques à tes explications. Seuls comptent leurs peurs, leur ignorance, leurs a priori. Tout le reste ne vaut pas un clou. Même quand tu leur as expliqué les miracles du téléphone satellite qui te permet de récupérer des fichiers Grib en plein milieu de l’Atlantique pour avoir la météo, quand tu as mentionné très fièrement toutes les navigations que tu as faites précédemment, même quand tu expliques que tu t’es formé en faisant des stages de survie, des stages de mécanique diesel, des stages d’électricité marine, des stages de cohabitation en espace réduit avec Dulcinée, que tu as lu dix neuf fois le manuel des noeuds marins, et que tu connais par coeur La Longue Route, la réponse, invariablement, tombe comme un couperet : t’es fou, moi, je ferai jamais un truc aussi insensé !
Ce qui nous amène à la conclusion suivante, et nous prouve qu’Aristote n’était pas la moitié d’un con, lui qui disait : “il y a trois sortes d’hommes, les vivants, les morts, et ceux qui vont en mer...”
Si tu fais partie de la dernière catégorie, tu n’as absolument aucune chance d’être compris par ceux appartenant aux deux autres. En particulier ceux de la deuxième...!
Et c’est tant mieux... Sinon, les océans seraient un peu trop encombrés...
Revenons à nos moutons. Pas ceux qui paissent dans nos verts pâturages, mais ceux qu’on trouve à la crête des vagues lorsque le vent fraîchit...!
Il aura donc fallu seize années pour que le projet de circumnavigation devienne réalité. C’est à la fois long et court. Les six derniers mois sont les plus courts. Les plus courts de toute ta vie.
Après avoir sillonné les allées de tous les salons, lu et relu toutes les revues nautiques que tu achètes depuis des lustres, trouvé les fonds pour financer ton rêve, et surtout après avoir déniché LE bateau avec lequel tu vas accomplir ton périple, c’est là que les vrais emmerdements commencent.
Et c’est là que tu prends conscience de la perspicacité de cette définition de ta coque de noix, celle que j’ai l’honneur et l’avantage de te refiler pour pas un rond.
Bateau (n. m.) : trou dans l’eau dans lequel on jette sans arrêt de l’argent.