4 - La préparation
Là, franchement, je me suis foutu le doigt dans l’oeil jusqu’au coude.
Comme tous les candidats au grand voyage, j’avais une vague idée de ce qu’il faudrait faire pour transformer un vulgaire rafiot vendu au prix de base par un chantier quelconque en fier navire capable d’affronter toutes les mers du globe.
J’avais bien imaginé tous les zéros qu’il faudrait inscrire sur les chèques pour se doter de tous les équipements qui donnent l’illusion qu’on peut transformer une circumnavigation en petite balade anodine.
Enfin... Je croyais... En réalité, la préparation du bateau met tes nerfs à rude épreuve, parce que rien, absolument rien ne se passe comme tu l’avais conçu. Il faut trois fois plus de temps que prévu pour tout.
Et beaucoup plus de zéros sur les chèques que ton banquier ne daigne en accepter.
Le banquier est en toute hypothèse un gars singulièrement dénué de compréhension.
Viens donc l’heure tant redoutée des choix. Dessal ou pas ? Combien de batteries en plus ? Gennaker ou spi ? Déjà qu’il t’a fallu trois ans pour choisir entre un monocoque et un catamaran... Le problème, c’est que là, tu n’as plus le temps de tergiverser, parce que si tu veux partir à la date prévue...
Ah, tiens, voilà encore un conseil : inutile de fixer des dates, c’est le meilleur moyen de te mettre la rate au court bouillon, et puis, c’est bien connu, en voile, se fixer des dates butoir est une monumentale erreur. Tous ceux qui ont essuyé un coup de tabac ou des conditions épouvantables pour ramener un bateau de location à temps ne me démentiront pas.
Mais, là, franchement, j’entends du haut de mon mât où je suis monté pour jeter un oeil sur les réas mes détracteurs soutenir que j’enfonce les portes ouvertes, car au fond, point n’est besoin d’être marin pour savoir que patience est mère de toutes les vertus.
Mais le pire, c’est que la patience ne suffit pas. Il faut aussi une certaine dose d’abnégation et de fatalisme. Parce que tout, absolument tout ce que tu prépares sur ton bateau va casser, s’user, tomber en panne, te foutre les nerfs en pelote, te taper sur le système, et tu as beau te dire lorsque tu lis ces lignes avec un air détaché “moi ça ne m’arrivera pas...”, tu peux être sûr d’un truc, c’est que ça va forcément t’arriver, comme à tous les autres ! Et toc ! Non mais...
Nous, on a essayé d’opter pour la simplicité, mais ce n’est pas évident, car se priver de confort au nom de la fiabilité assure des discussions extrêmement animées avec le pimousse, alias Dulcinée, qui, nonobstant ton grade de capitaine, entend bien te faire céder sur des choses aussi essentielles que le chauffage (pas la peine on va sous les tropiques), la machine à laver (pas la peine, on va sous les tropiques, on est toujours en maillot de bain), et diverses autres petites choses qui n’ont d’autre vocation que de mettre à l’épreuve la cohésion du bord...!