2 - La genèse
La vie est étrange, non ? Elle est finalement assez facétieuse.
Je n’ai largué les amarres qu’en 2012… Alors que mon tour du monde a vraiment commencé en avril 1994. Peut être parce que je suis un branquignol, comme on dit dans le Sud ?
Je viens de réussir l'examen d'entrée au Centre de Formation Professionnelle des Avocats de Nîmes. Dans quelques mois, j'arpenterai les prétoires, revêtu de ma robe, mes dossiers sous le bras, avec l'écrasante responsabilité du devenir de mes clients.
Et vous savez quoi ? A ce moment là, ça m'enchante !
Je n'avais pas prévu un tout petit truc, insignifiant, parfaitement anodin, qui m'est tombé sur le coin de la figure sans crier gare. Pourquoi aurait il crié de la sorte, d'ailleurs...?!
Ce jour là, notre prof, un avocat qui nous donne un cours de déontologie, nous raconte à la pause de dix heures qu'il revient d'un tour de la Méditerranée à la voile, et que c'est le plus beau souvenir de sa vie (tu m'étonnes, ça vaut mieux que de plaider le divorce de Germaine Roubilloux, avec toutes mes excuses pour Germaine...).
Comme je suis le trublion de service, je me jette là-dessus comme la vérole sur le bas clergé, et, après avoir harcelé le prof - victime consentante - pendant douze secondes (…) il est décidé que les neuf élèves que nous sommes se retrouveront avec lui à bord de son bateau à Port Camargue et qu'on finira le cours au large !
Deux heures après, nos sandwichs en main et nos cours dans un sac à dos dont ils ne sortiront évidemment jamais, nous appareillons par un temps magnifique, avec un vent léger, idéal pour notre mini navigation.
Notre prof, qui jubile à l'idée de hisser ses voiles, demande un volontaire à la barre pour sortir du port. Devinez qui aurait balancé tous ses futurs confrères par-dessus bord pour que cet honneur lui échoit ?
Je m'empare de la gigantesque roue en carbone de ce monocoque dont je ne saurai jamais s'il s'agit d'un Bénétau, d'un Bavaria, ou d'un Amel (non, en fait c’est sûr c’est pas un Amel).
Tout ce que je sais, c'est que c'est à cet instant que ça c'est produit : glisser sur l'eau, sans un bruit, sous la douce et complice chaleur du soleil qui me félicitait de faire l'école buissonnière, ça m'a procuré une sensation inédite, unique, incroyable, indescriptible, qui a été décuplée quand les voiles ont été établies et que le ron-ron déjà fort discret du moteur a cessé.
S'il existe un orgasme intellectuel, c'est sur que j'en ai eu un à ce moment là !
C'était en plus un dépucelage nautique, puisque c'était la première fois de ma vie que je naviguais à la voile.
J'entends déjà les esprits chagrins me fustiger parce que les métaphores érotiques se succèdent, et qu'un récit convenable se doit de bannir semblables images. Alors qu'on se le dise, j'emmerde les esprits chagrins, qui plus est lorsqu'ils sont moralisateurs et qu'ils méconnaissent la voile. Car oui, je l'affirme, naviguer est un acte d'amour, un acte charnel, puissamment érotique, enivrant, qui transporte, qui transcende, c'est un acte aussi peu banal que de faire l'amour avec un être qu'on aime.
Alors si votre pudeur est offensée, cessez votre lecture et, de grâce, foutez moi la paix ! Si au contraire le plaisir fait partie du genre de trucs qui donnent du piment et de la saveur à votre vie, alors continuez à lire, il y a de fortes chances que vous en preniez à la découverte de ce satané opus...!
Une fois rentré, tel un puceau qui vient de perdre ce qu’il lui tardait d’abandonner définitivement pour ne plus avoir la honte avec les copains, une idée me trotte dans la tête qui ne me lâchera plus jamais : il faut que j’ai mon bateau et que je navigue.
C’est le grand chambardement. Au lieu d’intégrer le barreau du sud de la France auquel j’étais naturellement destiné, je remue ciel et terre pour trouver un poste de collaborateur dans un cabinet d’avocat outre mer.
Pourquoi outre mer, demanderont les empêcheurs de tourner en rond ? Et bien tout simplement parce que je préfère naviguer au chaud et au soleil plutôt que de me geler les noix avec 50 noeuds de tramontane en hiver...!
Seulement, je n’obtiens pas une seule réponse aux dizaines de lettres de candidature que j’expédie aux quatre coins du globe. Résigné, je signe un contrat avec un cabinet de Perpignan, qui m’offre le meilleur poste qu’un jeune avocat puisse espérer. Je suis le mieux payé de ma promo : 6.000 francs par mois !
Ca vaut le coup d’avoir bac + 6, hein ?!
J’intègre mon bureau, je fais mes premières visites au palais de justice, de façon informelle, avant de rentrer dans le vif du sujet. Le coeur n’y est pas, et mon entrain sérieusement émoussé.
Mais, le 23 décembre, le destin - farceur comme à son habitude - me joue un tour à sa façon sous la forme d’un appel téléphonique, qui globalement s’est déroulé comme ça :
- Bonjour, Maître B., avocat au barreau de la Guadeloupe, j’ai bien reçu votre candidature il y a quelques mois mais je ne pouvais y donner suite. Si votre offre tient toujours, j’ai un poste pour vous dans mon cabinet. Comme c’est votre première année, je ne peux pas vous proposer plus que 15.000 francs par mois pour votre rémunération, avec possibilité d’évolution, naturellement. Toutefois, j’insiste sur ce point, il faut que vous soyez à Pointe à Pitre le 3 janvier prochain, soit dans dix jours...
Je pense que j’ai du avoir la même sensation à ce moment là que celle du mec à qui on annonce qu’il est le fils de Dieu, ou, si vous vous rappelez, le loup de Tex Avery qui pète les plombs quand il voit la jolie rouquine se déhancher devant lui. Je devais être à peu de choses près à ce stade là d’excitation primaire…
Avec un sang froid digne des plus grands héros de western (ceux dont la main ne transpire pas à l’heure du duel final devant le saloon), je réponds avec un flegme digne de sa très gracieuse majesté Elisabeth II que j’ai déjà pris des engagements, que cette offre tardive me place dans un certain embarras, mais que si je parviens à me défaire de mes obligations métropolitaines, je serai en Guadeloupe le jour prévu.
Tout ça avec le petit doigt en l’air pour faire vraiment british...
Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’à ce moment là, je me fous de l’argent, je me fous des avocats et de ma carrière, je me dis seulement que ça va être absolument génial de tirer mes premiers bords sous l’alizé des Antilles…!
Arrivé à Pointe à Pitre, j’ai une période d’essai de trois mois. Impossible d’attendre aussi longtemps. Le supplice de Tantale, à côté de ce que je vis, c’est de la roupie de Sansonnet…!
Au bout de trois semaines, durant lesquelles j’ai bossé comme un forcené et donné le meilleur de moi-même, je vais voir mon patron et je lui explique très sincèrement que si je suis venu aux Antilles, ce n’est pas pour plaider, mais pour naviguer, et que j’ai déjà un bateau en vue (un Maldives 32, de chez Fountaine Pajot).
Je le somme donc de me dire sans désemparer s’il compte me garder ou si je suis bon pour retourner en métropole (on ose de ces trucs quand on est jeune…) !
Il se marre et me dit qu’il ne peut rien décider sans l’aval de son associé, mais que, pour le reste, j’ai choisi un bon bateau…!
Le lendemain, je décroche la timbale : on me garde et on va solliciter un banquier client du cabinet pour que j’obtienne mon prêt pour le bateau...
Aux sceptiques qui trouvent que c’est trop beau, je confirme : c’est bien le père Noël qui m’a embauché cette année là…! Il reste d’ailleurs mon ami à vie. Salut Dom !
S’ensuivront deux années et demi de navigation dans l’arc antillais, tous les week-ends à bord à savourer la douceur des tropiques, la nonchalance des îles sous le vent, la transparence des eaux cristallines, la nage avec les dauphins, la pêche miraculeuse des dorades coryphènes et des langoustes qu’on attrape à la main dans le Grand Cul de Sac Marin, entre Caret et Fajou (record : 55 langoustes en une demi journée, excusez du peu…).
Bref, une sorte de mise en bouche, malheureusement trop vite interrompue pour cause d’épouse en manque de papa-maman, de bouchons, de gaz d’échappement, de shopping et de frénésie urbaine !
Quand tu vis au paradis, que tu navigues tous les week-ends dans des endroits somptueux, sur un bateau confortable et bien équipé, et qu’en plus tu as la chance d’avoir des revenus z-aisés, ce qui te permet d’envisager l’avenir avec une sérénité qui n’a rien à envier à celle du Dalaï Lama himself, il faut faire preuve d’une zen-attitude en ivoire massif pour ne pas succomber à une crise d’hystérie quand ta dulcinée te balance tout de go : “ils me font ch... tes lagons bleu turquoise, tes mouillages déserts et tes idéaux de liberté, moi je veux rentrer en métropole retrouver ma mère...”
Adieu Antigua et ses incroyables plages de sable blanc, Les Saintes et leur baie somptueuse, Marie Galante et ses champs de canne à sucre où il fait si bon se perdre, la Désirade si désirable, Petite Terre et ses iguanes, et tout le reste de l’archipel des Caraïbes...
Je repars de Guadeloupe avec toutefois le plus beau souvenir de navigation qui soit. L’avant veille de vendre mon bateau, alors ancré à Malendure, au beau milieu de la côte sous le vent, j’embarque en solitaire pour le convoyer jusqu’à Pointe à Pitre, où son nouveau propriétaire en prendra possession.
L’alizé est modéré, la mer belle. Cap au sud, je déborde largement Basse Terre, en laissant sur bâbord la Soufrière. J’embouque le canal des Saintes qui, malgré la météo idéale, est résolument hostile. Un fort courant contraire me stoppe littéralement. Comme si la mer ne voulait pas que je rende mon bateau, comme si les Antilles me disaient de rester encore un peu… L’alizé refuse et s’y met aussi…
On sait qu’il est vain de lutter contre les éléments. Alors je prends tout mon temps, je laisse le jour filer, je m’abandonne à la nuit qui lentement m’enveloppe avec mon bateau, je me dis qu’il sera toujours temps de progresser quand les conditions seront meilleures. Elles le deviennent lorsque j’ai remonté la côte jusqu’à Trois Rivières.
L’air est chaud, doux, apaisant. L’alizé me porte sur une mer complice, et, là haut, les étoiles se sont donné rendez vous pour saluer mon bateau qui ira voguer ensuite sous des cieux bahaméens et américains.
Elles sont toutes là, il y en a des milliards, je n’en ai sans doute jamais vu autant.
Barre amarrée, je m’allonge sur le trampoline et je contemple avec émerveillement ces innombrables lumières d’un autre temps, d’un autre monde, qui nous sont pourtant si familières. Elles se reflètent dans l’eau noire du Petit Cul de Sac Marin, et dans le sillage, le plancton phosphorescent ajoute encore à cette sensation de naviguer sur les étoiles.
Lorsque les lumières de Pointe à Pitre m’extirpent de cette contemplation, je reviens à la réalité avec l’agréable sentiment d’avoir, pendant quelques heures, voyagé dans un espace temps différent, fait de silence, de paix, de scintillements d’étoiles et de quiétude absolue.
Le gigantesque ferry qui manque de me couper en deux n’est assurément pas du même monde, pas plus que mon moteur qui refusera obstinément de démarrer pour me contraindre à faire ma manoeuvre dans le port à la voile…
Fallait-il y voir encore un signe selon lequel la nature, le destin, la mer, les éléments, la vie, voulaient encore me retenir ? Qui sait…?
